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Les points positifs :
  • L’un des immenses récits de la décennie ’90
  • On peut s’amuser à compter les références
  • Ou les niveaux de lecture
  • Préface de Moore + numéros bonus
  • Le lien culture/histoire
  • Première porte d’entrée sur l’éditeur
Les points négatifs:
  • Complexe, comme beaucoup de grandes œuvres
  • Perd en intérêt si on rate les clins d’oeils

« Vous en voyez ici la forme. Un flocon de neige théorique qui existe dans 196 833 espaces dimensionnels. Le Flocon et chacun de ses éléments tournent. Chaque rotation décrit un nouvel univers. Le nombre total de rotations est égal au nombre d’atomes de la Terre. Et chaque rotation crée une nouvelle Terre. Ceci est le multivers. » – Hark


  • Scénario : Warren Ellis Dessin : John Cassaday, Phil Jimenez Encrage : Phil Jimenez, Andy Lanning – Couleurs : Laura Martin, David Baron
  • Urban Comics – DC Essentiels – Planetary Tome 1 – 01 Juillet 2016 – 400 pages – 28 €

Qui a dit que les années ’90 n’avaient pas de bonnes histoires à raconter ? Dans l’empilage classique des tendances et l’histoire du comic book Américain, cette décennie est souvent cataloguée comme la mort de l’essai classique. Une proposition cynique et consumériste, qui tue les grandes figures, enchaîne les idées étranges et racoleuses, et voit apparaître de nouveaux héros hors de l’épicentre des majors çà et là. Une version alternative de cette histoire existe aussi : les comics WildStorm / America’s Best Comics. Lorsque Jim Lee se sépare de Marvel en début de décennie, il fonde la société sous l’égide d’Image Comics avec d’autres illustrateurs clés. Ce qu’il fera en revanche et que d’autres feront moins sera de garder en tête ses propres limites de scénariste, et de déléguer rapidement ses créations à une série d’auteurs plus compétents.

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Or, tandis que Garth Ennis exécute The Darkness chez Top Cow ou que Neil Gaiman réalise une apparition éclair sur Spawn, Lee développe de son côté une écurie peuplée de noms tels que Warren Ellis, Brubaker, Kurt Busiek et le sous-imprint ABC de Moore où il réalisera ses derniers chefs d’oeuvres. Un esprit WildStorm éclot peu à peu : dans Top 10, le barbu présente un monde où chaque être humain (ou pas) est doté de pouvoirs, banalisant l’idée même du super-héros et son utilité; dans Ex Machina, Brian K. Vaughan fait d’un super-héros le maire d’une New-York castrée dans l’après 11 septembre; dans Authority, l’approche de ces vigilants prend là aussi un angle plus politisé, et dans Planetary, l’idée du surhomme en costume est sacrifiée à un autel plus complexe, historique et culturel. La série s’ouvre en parallèle du rachat de la société par DC Comics, qui lui laisse une certaine indépendance (ce qu’on peut remarquer dans le second numéro bonus de cette édition).

Planetary est une série fleuve qui prendra un certain temps à arriver à sa conclusion. Le titre brasse dans un confluent de références, d’abord littéraires (Jules Verne, Flemming, les romans pulps des années ’40), cinématographiques (dans le cinéma de science-fiction, d’horreur, d’espionnage et de monstres – Godzilla, The Day the Earth Stood Still, Matrix, etc) et sur l’agrégat historique des comic books en tant que format évolutif. En reposant sur les faits survenus dans « l’histoire secrète » du XXème siècle, Ellis lie avec adresse la fiction et les manuels d’Histoire, tout en réécrivant la continuité des super-héros sous cet angle complexe, à mi-chemin entre la référence méta-fictionnelle et l’union de différents matériaux d’autres auteurs en un tout cohérent.

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Exemple : la première société secrète est un hommage aux héros des années ’30 et ’40, Doc Savage, The Spirit, The Shadow, Tarzan, etc. Les grands adversaires du Planetary sont une version maléfique des 4 Fantastiques (premiers personnages de Marvel, logiquement antagonistes du foyer d’accueil de l’imprint), le splendide septième numéro une déclaration d’amour à Vertigo et la British Invasion, et les derniers chapitres font un parallèle avec The Authority d’un côté, et toute la continuité Batman de l’autre (en admettant Crisis on Infinite Earths dans l’équation). Il y a tout ça, et un milliard d’autres références à côté desquelles je passe surement à côté.

Maintenant que le décor est posé, qu’est ce que Planetary ? Il s’agit d’un groupe formé par trois personnages. Jakita Wagner, une femme brillante, sexy et doté de pouvoirs surhumains ainsi que d’un goût pour l’aventure et les bizarreries de ce monde, Le Batteur (c’est son nom), le comique nerdy de l’équipe capable de communiquer aux machines et aux flux d’informations, et Elijah Snow, un immortel au passé dissolu doué du contrôle des températures. Vieux d’un siècle, Snow est recruté par Wagner pour rejoindre l’organisation, auto-proclamée « archéologues du paranormal » et dotée de fonds illimités. Ce n’est que le début, mais je ne peux pas tout vous dire.

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Ce premier volume enchaîne quelques numéros de mise en situation, où l’auteur présente l’équipe, ses personnages, et le genre d’éléments hors du commun qui font partie de leur quotidien. Ellis livre avec verve et humour un récit construit, qui passe par différents styles (dont la prose de Doc Savage), référence à la fois les grands principes du comics et une folie de faits historiques concrets, avant de poser une menace qui ne sera pourtant pas l’enjeu de ce premier tome encore introductif. Un numéro rationalise les kaïjus du cinéma japonais, un autre cherche du côté des films de règlements de compte hong-kongais, entre deux passages par le fil rouge du mystère entourant le passé d’Elijah Snow, des secrets du XXème siècle et des hommages occasionnels que l’auteur se fait parfois à lui-même. Sans aucune retenue, celui-ci se paye même le culot génial de lier John Constantine à Spider Jerusalem – avouez que vous aviez aussi vu la filiation.

A ce sujet, si ce numéro consacré aux personnages Vertigo est touchant de sincérité, l’auteur est plus acerbe avec les héros DC qui sont évidemment référencés (trois fois) dans ce premier tome. Superman, Wonder Woman, le Green Lantern et Batman font l’objet de différents coups de latte adressés par le Britannique, qui n’hésite pas à tuer ou à ridiculiser les figures prophétiques du Golden Age dans l’esprit WildStorm sec, violent et sans concessions. Ce premier tome s’achève sur un twist brillant qui remet l’histoire en perspective et convoque une seconde lecture (de toutes façons, vous n’aviez pas le choix) armé de nouvelles informations. Suivent deux bonus, un relativement dispensable et confus sur Authority, un second à Gotham chargé ras la gueule de fanservice à ce point jouissif que lui seul devrait vous convaincre du talent de son auteur, si ce n’était pas déjà fait.

Sans titre

Au chapitre des défauts, s’il faut en parler : comme beaucoup de grands auteurs, l’écriture de Warren Ellis demande un certain niveau d’implication. Ne vous attendez pas à tout comprendre, ou tout assimiler en une lecture au vu de la somme d’informations balancées et surtout, survolées, par un auteur qui n’aime pas l’idée d’une oeuvre clés en mains où l’implicite passerait au second plan. Planetary fait partie de ces oeuvres dont on ne devine pas la fin au troisième numéro, et certains dialogues prennent parfois une certaine confusion si tant est que vous avez choisi de lire entre deux parties de volley au bord de la plage. Ici, l’ambiance serait plutôt au coin du feu avec du Wagner en fond sonore et la marque de tabac de votre choix entre deux volumes du Swamp Thing de la grande époque. L’anti-moderne du comics héroïque, ou la réponse anticipée à l’esprit neuneu du mainstream d’aujourd’hui (je ne donnerais pas de noms, afin de ne pas vexer Batgirl).

Vous l’aurez compris, Planetary est un de ces plaisirs de lectures pour les malades mentaux qui prennent le comic book au sérieux. Un fouillis de références culturelles et historiques qui mettent en relation la fiction et la culture d’un siècle entier, où s’enchaînent complots, surhommes, espionnages et paranormal dans un esprit rythmé, énergique et souvent assez drôle. Un regard extérieur, quasi indépendant sur la représentation de l’étrange et du surnaturel sur tous supports artistiques, en BD, bouquins ou en films, dans la violence, le suspens et l’irrévérence. Si vous avez avec adresse sauté les cent-cinquante paragraphes de cette review, sacrifions à la règle classique : pour une fois, et cette fois seulement, on va dire que la note suffit à résumer. Indispensable.