La Paris Comics Expo 2016 fut l’occasion de rencontrer une pléthore d’artistes tous très talentueux, et parmi eux nous avons pu interviewer Marguerite Sauvage, que vous devez très certainement connaître si vous suivez le titre DC Comics : Bombshells (son style vintage vous aura sûrement marqué) et qui sera aux intérieurs du prochain numéro de la série Unfollow. Voici la retranscription de l’interview qu’elle a bien voulu nous accorder pour parler de son travail !

Nous remercions bien entendu l’organisation de la PCE qui nous a permis de réaliser cette interview.


DC Planet : Bonjour Marguerite, en premier lieu pourrais-tu te présenter pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas ? 

Marguerite Sauvage : Je m’appelle Marguerite Sauvage, je travaille pour DC Comics sur la série Bombshells, et je travaille aussi pour Vertigo : j’ai fait des covers pour Hinterkind et là je viens de finir un numéro de la série Unfollow.

Après un diplôme de droit et de communication, tu t’es reconvertie dans le dessin. Comment s’est opéré ce changement drastique de carrière ? Regrettes-tu parfois d’avoir renoncé aux tribunaux ?

J’ai adoré mes études ; j’ai passé mon Bac +5 en bossant dur comme toute le monde à la fac, j’apprenais beaucoup de choses et ça me plaisait bien. Sauf que je dessinais depuis que j’étais adolescente – en fait depuis enfant, mais c’est depuis l’adolescence que je faisais de la BD en plus d’en lire, que je venais aux conventions, et j’étais également passionnée par l’illustration dans ma vingtaine, et j’en faisais à côté de mes études, de façon amateure. Comme je faisais des piges pour des magazines de graphisme, j’ai pu rencontrer des artistes que j’admirais en interviews. J’ai rencontré Colonel Moutarde et Dominique Bonan, directeur artistique en publicité, qui sont un peu mes deux mentors puisqu’ils m’ont dit de me lancer professionnellement après avoir vu mes travaux. Je suis donc directement passée d’étudiante à free-lance.

Au début du étais plus dans le design et le graphisme, et ensuite tu as fait un nouveau virage pour la bande dessinée américaine, il y a deux bonnes années. Qu’est-ce qui a provoqué cette redirection et comment une artiste française se retrouve-t-elle à bosser pour les plus gros éditeurs américains ? 

C’était un peu un retour à mes premiers amours, comme je disais que je faisais de la BD étant adolescente. J’avais envoyé un dossier à Marvel il y a dix ans, qui n’avait pas pris. J’aurais tendance à dire, que c’est grâce aux réseaux sociaux que j’ai été remarquée, pour travailler sur Hinterkind ; j’avais aussi été contactée par Stephanie Hans pour faire une cover de Miss Marvel, mais qui a été publiée bien plus tard. Puis de Hinterkind je suis passé à Sensation Comics feat. Wonder Woman, et à partir de là ça s’est enchaîné très rapidement.

Tu mentionnais avant que tu lisais des BDs, quels ont été tes premiers contacts avec les comicbooks ?

J’étais comme tout le monde dans les années ’90, à fond sur Image, très fan de Danger Girl, puis je me suis orientée vers Frank Miller, son Elektra avec Bill Sienkiewicz que j’ai relu énormément de fois tellement je l’ai trouvé génial.

Les comic books ne sont pas considérés de la même manière aux États-Unis et en France, où ils sont souvent raillés comme un sous-produit culturel destiné aux plus jeunes. Qu’en pensez-tu, toi qui es à cheval entre les deux, en tant que Française travaillant pour des groupes américains ?

Quand je faisais de l’illustration, on me raillait parce que je me vendais au grand capital… En fait la France ne considère pas bien les arts appliqués ni l’entertainment. Par exemple ils ne comprennent pas le principe des commissions payantes ou des prints en conventions – en tout cas le public comprend à priori puisque je n’ai aucun problème ici à Paris ! C’est vrai que c’est un peu dommage puisque le domaine de la BD française est en crise, les auteurs crèvent la dalle donc s’ils pouvaient vendre leurs prints et dessins en convention, ça leur ferait un petit à côté… J’aime bien les deux : je me nourris de graphic novels autobiographiques, et de choses ultra-distrayantes. Je pense qu’il ne faut pas faire de clivage, et aux US il n’y a pas de clivage, c’est clair ; ils n’ont pas ce mépris pour l’entertainment.

Parce que ça fait peut-être plus partie de leur ancrage culturel… ?

Oui mais c’est pareil au japon avec l’animation : c’est pour tout le monde, pas que pour les enfants, ils font plein de choses. En France on a eu Persépolis, on a eu Valse avec Bachir, le film animé inspiré de Jacques Tardi, Avril et le Monde Truqué…

Pour reprendre sur ton parcours : après les covers d’Hinterkind, tu as fait Sensation Comic feat. Wonder Woman puis DC Bombshells. C’était de ta propre initiative ou des propositions qui se sont enchaînées ? 

Non, ça vient toujours des éditeurs. On est des prestataires essentiellement, ils nous prennent pour ce qu’on sait faire…

Comment considères-tu ton style ? Il y a quelque chose de sensuel, de féminin… 

Alors féminin, il y a toujours des à prioris, si c’est féminin c’est moins bien…

Pas moins bien, mais disons que tu as un style, une imagerie qui t’es bien propre ! 

Oui, et ça c’est tout ce que je veux ; c’est ce que je veux entendre *rires* .

Et ta collaboration avec Marguerite Bennett sur Bombshells, comment se passe-t-elle ? 

En comics je fais du work-for-hire : je suis prestataire, comme je le disais avant. Et j’aime bien parce que c’est hyper professionnel : il n’y a jamais de problèmes de conflits, il y a très peu d’émotionnel dans les relations professionnelles, c’est vraiment hyper efficace. Le moindre problème de deadline, on peut en discuter, il y a toujours moyen de s’arranger. Du coup on reçoit le script, et on n’échange quasiment pas avec le scénariste, qu’on rencontre juste en convention. On a des indications pour le découpage mais c’est tout ; et en même temps c’est pratique parce qu’on nous laisse faire tranquillement quand on dessine.

Et pour DC Bombshells, tu as dû respecter les chara-designs d’Ant Lucia ? 

Oui, tout à fait, c’est comme un cahier des charges en fait.

Il me semble que les numéros que tu dessines ne sont pas ceux les plus chargés en action. Est-ce qu’il y a des choses avec lesquelles tu es moins à l’aise dans le dessin, comme les scènes d’action, ou autre chose ? 

Oui, comme tout le monde, et ma bête noire c’est les véhicules. Et on est beaucoup comme ça. Généralement ceux qui dessinent mal les corps dessinent bien les véhicules, et ceux qui dessinent mal les véhicules dessinent bien les corps. Après, il y a des génies qui arrivent à bien tout dessiner. Et il y en a beaucoup des génies, dans les comics.

Est-ce que tu trouves qu’il est plus difficile de se faire une place dans le milieu des comics pour une femme, en 2016 ?

Non. Je n’ai eu aucun problème de sexisme, il n’y a pas non plus d’à prioris sur le physique lorsque tu rencontres les gens en vrai ; je sais que les auteurs femmes de comics discutent de certains sujets pour lesquels il y a eu des problèmes mais de mon côté, tout a été génial.

On pourrait vouloir catégoriser ton style puisque sur la plupart des titres que tu as fait tu t’occupes essentiellement de personnages féminins. C’est quelque chose qui te dérange ?

Je ne trouve pas que les séries sur lesquelles je bosse, comme DC Bombshells soient « girly » et à vrai dire je signe plus de numéros de ce titre pour des garçons que pour des filles. Et de même je ne pense pas que le lectorat de comics soient composé de plus de garçons que de filles – de mémoire il y a 40% de lectrices.

DC Bombshells est représentatif d’une évolution dans sa manière de mettre en avant les héroïnes de l’éditeur. Que penses-tu de cette évolution? Les comics sont-ils, selon toi, un produit “genré”? Dans quelle mesure ?

C’est un question difficile… J’aurais tendance à dire qu’il ne faut pas genrer, je ne pense pas que DC Bombshells soit genré… Le problème du terme « girly » que d’ailleurs je ne vois jamais en Amérique du nord, mais beaucoup plus en France, c’est que par « girl » on ne reflète pas la femme, mais la petite fille, et c’est hyper infantilisant. Et par rapport à ce style qui est « doux », il y a aussi des hommes qui adoptent ce genre de style doux. Du coup, il y a le problème de s’identifier par son sexe, ou son orientation sexuelle d’ailleurs. Ca me rappelle Xavier Dolan qui avait refusé un prix du meilleur réalisateur gay, à un festival de films gay, en déclarant que le jour où il aurait un prix parce qu’il est réalisateur, ce sera bien. Et là c’est pareil.

Et que penses-tu de cette tendance qui vise à hyper-sexualiser les personnages féminins ? 

Ce qui est bien dans les comics, c’est que les hommes sont aussi hyper-sexualisés. Et par rapport à l’image de la femme qui est donnée, je pense que ça s’est vachement amélioré. Prends Bombshells, tiens : il y a des amours lesbiens hyper soft, pas du tout clichés, et si les filles dedans sont sexy ou glamour, c’est qu’elles le sont, et pas parce qu’elle se destinent à un regard masculin. De même pour Batgirl, qui est très glamour, et qui ne se vise pas au regard sexuel de l’homme.

Quel est le personnage féminin de DC Comics que tu apprécies le plus ? 

Wonder Woman ! Et Poison Ivy. Je rêve de travailler sur Poison Ivy !

Concernant ton passage sur Unfollow, comment ça s’est passé ? Rob Williams est venu te démarcher ? 

C’est l’éditeur qui est venu vers moi. Rob a été super ouvert, et il y a certaines choses sur lesquelles je n’étais pas à l’aise qu’il m’a laissée changer. Le numéro se concentre sur le personnage de Courtney, qui est géniale : c’est une Paris Hilton qui lit les frères Karamazov ! *rires* Par moments, Rob me demandait des plans très cinématographiques, alors que je travaille plus dans l’onirique, et je lui demandais si je pouvais modifier la mise en page, faire des compositions, et il m’a laissé faire et a validé les layouts. Et quand ça se passe comme ça – et ça se passe souvent comme ça dans les comics – c’est vraiment génial. Et j’ai eu plus de contact avec Rob Williams qu’avec Marguerite Bennett car c’est quelque chose de plus personnel pour lui, il fallait que je fasse attention à ne pas dénaturer son oeuvre. Marguerite Bennett, c’est aussi du work-for-hire qu’elle fait.

Dernière question : quels sont tes futurs projets chez DC, et aurais-tu envie de te lancer dans du creator owned ? 

J’ai encore des épisodes de Bombshells à faire ; je n’ai pas de projet en creator-owned en cours, mais je pense qu’il y aura un moment où j’aurais envie d’en faire… C’est normal !

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mavhoc

J’aime beaucoup son regard sur la sexualisation des personnages qui se concentre vraiment sur les améliorations, les progrès actuels et non pas encore les restes qui subsistent.
Une interview sympa ! Merci à l’équipe !

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[…] US et dessiner pour DC Comics et autres éditeurs américains. Il y a Marguerite Sauvage dont l’interview est encore toute chaude sur le site, Elsa Charretier (qu’on irait bien […]

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[…] de comics comme Fiona Staples (qui travaille notamment sur Saga, mon comics favori) ou Marguerite Sauvage (dont j’adore le trait et qui travaille entre autres pour Wonder Woman et DC Comics […]