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Les points positifs :
  • Une expérience à part entière.
  • Un scénario dense et riche.
  • Des personnages marquants.
  • Un graphisme incroyable…
Les points négatifs :
  • … qui ne plaira pas à tout le monde.
  • Une œuvre difficile d’accès.

« Je tuerai Agat avec ce sabre. » – Le Ronin.


  • Scénario : Frank MillerDessin : Frank Miller Colorisation : Lynn Varley Couverture : Frank Miller
  • DC Deluxe – Ronin – 18 mars 2016 – 336 pages – 28 € / 42 CHF

Nous sommes en 1983. Frank Miller vient de terminer son excellent run sur Daredevil et débarque chez DC, avec la ferme intention de réaliser une œuvre très personnelle, dans laquelle il souhaite laisser libre cours à toutes ses obsessions du moment. Fort heureusement, la nouvelle politique éditoriale de DC Comics lui permet d’obtenir une très grande liberté artistique et accepte même de publier cette mini-série dans des conditions presque inédites pour l’époque (seule la maxi-série Camelot 3000 avait eu droit à de tels honneurs), en six fascicules de 48 pages, imprimés sur un papier de qualité et sans aucune publicité. Le jeune auteur a donc toute latitude pour nous proposer un récit novateur, qui mêle deux genres radicalement opposés qu’il parvient à allier avec brio : le récit d’anticipation façon 2001 l’Odyssée de l’Espace et l’histoire du japon féodal, sur le modèle des films de Kurosawa, le tout agrémenté d’un élément fantastique, avec la présence d’un esprit démoniaque. Ronin est une oeuvre qui fait date dans l’histoire des comics, et vous devinez déjà que ma critique sera dithyrambique, mais quand on peut dire du bien de ce cher Frank, il ne faut pas se priver.

Œuvre complexe et probablement inaccessible au grand public, Ronin n’en est pas moins une pierre angulaire de l’histoire des comic-books. Arrivé à l’heure où le magazine Métal Hurlant connaissait ses beaux jours et où le marché de la bande-dessinée américaine commençait à souffrir un peu d’un manque de renouvellement, ce récit signe clairement le début d’une toute nouvelle façon de faire des comics. Et non, je ne dis pas ça parce que je suis un fan absolu du travail de Miller. Véritable synthèse de toutes les influences de l’artiste, de l’univers du regretté Moebius, au manga Kozure Ōkami, que l’on connaît par chez nous sous le titre de Lone Wolf and Cub, en passant par l’imaginaire d’un Stanley Kubrick Ronin parvient à se distinguer de toute la production de son époque et fait encore aujourd’hui figure d’ovni dans le paysage éditorial. Il faut dire que les histoires qui commencent par nous parler d’un japon féodal fantasmé par son auteur pour ensuite virer vers la dystopie totale, représentant New York comme la poubelle que Miller redoute qu’elle devienne (thématique que l’on retrouve dans nombre de ses travaux, soit dit en passant) ne sont pas légion. Le scénario est, de ce fait, extrêmement complexe, mais tourne avant tout autour de l’affrontement quasi-mythologique entre un Ronin, en samouraï sans maître, et un démon surpuissant qui se fait appeler Agat. De nombreuses thématiques sont abordées et il est presque impossible d’en parler sans spoiler des pans entiers des six épisodes qui composent la série. Sachez toutefois que l’on trouve parmi les personnages principaux une intelligence artificielle, qui répond au doux nom de Vierge qui n’est pas sans rappeler Hal 9000, ainsi qu’une redoutable guerrière, Casey McKenna qui connaîtra une évolution intéressante au fil des épisodes et apporte même un sous-texte féministe à l’ensemble (eh ouais, Frank Miller n’est pas aussi affreux que certains ne le laissent entendre, donner un tel rôle à une femme de couleur, c’est loin de l’image de vieux facho qui lui colle à la peau aujourd’hui).

Ronin est une bande-dessinée très dense et complexe à aborder, qui mérite de multiples lectures. Certes, le récit peut paraître confus au premier abord et le mélange incongru entre la science-fiction un peu cradingue, façon Cyber-Punk (certaines planches ne sont pas sans évoquer Akira, pour vous donner un peu idée du style) et une histoire d’épée magique qui peut vaincre un démon millénaire peut rebuter au départ, mais c’est bien ficelé et les nombreux plot-twists sont toujours bien amenés, ce qui donne à l’ensemble un rythme effréné, qui va crescendo jusqu’à un final quasi-mystique, qui mériterait bien une exégèse, à laquelle je me livrerai bien un jour. Riche de son mélange des genres et des tons, le comic-book ne laisse clairement pas son lecteur indemne, et l’on ressort de cette lecture avec l’impression d’avoir assisté à un renversement de tous les codes établis et avec le besoin absolu de parler de ce que l’on vient de lire, ce qui est un peu la marque des grands comics, ceux que l’on aime afficher fièrement dans nos salons (oui, je vous raconte un peu ma vie, désolé).

En ce qui concerne l’aspect graphique du titre, le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est aussi expérimental que son scénario, ce qui est à la fois une force et une faiblesse. Il est évident que de nombreux lecteurs potentiels seront rebutés par le style très brut d’un Miller qui joue beaucoup du rendu sketchy de ses dessins et varie beaucoup dans ses représentations, lorsque l’on change radicalement d’ambiance. Le découpage des planches est extrêmement cinématographique et l’on prend un réel plaisir à lire les six chapitres d’affilée, en tournant les pages, aux traits toujours très organiques, tour à tour sublimes, écœurantes et iconiques livrées par un artiste en grande forme (bon, il est vrai que certaines pages sont un peu étranges et semblent bordéliques à première vue, mais lorsqu’on s’y attarde, on parvient toujours à y trouver quelque chose de remarquable, tant le chaos maîtrisé que l’on a sous les yeux se montre fascinant). Les couleurs de Lynn Varley apportent une texture bien particulières aux esquisses de Miller et vient sublimer l’impact graphique de Ronin, qui est définitivement une expérience visuelle à part entière.

Récit de science-fiction épique, pamphlet virulent contre une société qui fonce droit dans le mur, ode à l’imaginaire et aux fantasmes héroïques, Ronin est une œuvre protéiforme, qui s’affirme comme un comic-book bien singulier, qui mérite clairement de figurer dans toute bonne bibliothèque. Résumer Frank Miller à son travail sur les super-héros serait clairement une erreur, et l’on tient là une œuvre majeure, qui n’a rien à envier à un Sin City ou un Dark Knight Returns.

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DarkChap
DarkChap

J’aime vraiment bien Ronin, mais c’est une minisérie qui n’est pas exempte de défauts. La maîtrise du storytelling est absolument exemplaire tout du long, en particulier vu le reste de la production de l’époque, et les dessins peuvent être particulièrement beaux mais à certains pages, on n’est pas à l’abris de gros ratés (ce dont ne souffrent pas ses collaborations avec Janson ou ses premiers Sin City). L’histoire est pleine de rebondissements intéressants, dispose d’une ambiance et de personnages mémorables mais ce, au service d’une histoire qui semble manquer cruellement de propos.