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Les points positifs :
  • Le story-telling de Brian Azzarello
  • Un extraordinaire renversement de perspective
  • Magnifique
  • La meilleure histoire de Lex Luthor ?
Les points négatifs :
  • La colo’ des bulles de narration
  • C’est tout

« Un symbole tangible, incarnation du rêve tapi en chacun de nous. A la hauteur des aspirations de l’Homme. » – Lex Luthor


  • Scénario : Brian Azzarello – Dessins, Couverture : Lee Bermej – Encrage : Mick Gray – Couleurs : Dave Stewart
  • Urban Comics – Luthor – 11 mars 2016 – 144 pages – 15 €

Il y a une dizaine d’années de cela, après avoir fait sa rencontre dans un numéro de 100 Bullets et sur la mini Batman/Deathblow, Brian Azzarello s’est associé à l’artiste Lee Bermejo pour un diptyque consacré aux deux vilains les plus célèbres de DC. Pas mal d’opinions se sont élevées contre le Joker issu de cette collaboration, d’autres ont apprécié, un brouhaha rarement unanime sur la philosophie déployée sur le prince chaotique de Gotham City. Là où le duo a en revanche renversé une barrière que personne n’a encore contesté, c’est sur cette mini-série, publiée en V.O. sous le titre Luthor : Man of Steel et qui est aujourd’hui (enfin) traduite par Urban.

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Luthor n’est pas l’average comics de super-héros habituel. Pensé avec un début et une fin, le volume regroupe un concept simple, en immersion dans l’esprit supposé malveillant de l’adversaire de Superman, en apnée dans les méandres d’un esprit plus complexe que le tourment des années ’40 et des savants fous calvitieux avait envisagé. Luthor, à force de côtoyer Superman au fil des décennies, a peu à peu dépassé le simple état de personnage maléfique. De scénariste en scénariste, la psyché de ce héros s’est approfondie, sous les contours d’une mentalité moderne aux antipodes des premiers temps manichéens du comicbook. Et longtemps avant de chercher à rapprocher Batman et le Joker dans Europa, ou de revenir sur l’affrontement idéologique des deux membres du World’s Finest dans sa reprise du Dark Knight de Miller, Azzarello avait déjà, il y a dix ans, renversé tout ce que le lecteur ou le spectateur moyen avait pu considérer comme un acquis essentiel. En définitive, et si Lex Luthor avait toujours été dans le vrai ?

Ces quelques mots, qui forment à nul autre pareil le pitch du projet, résument en fait assez mal la complexité et le génie déployé par le scénariste à l’écriture. En immersion dans la pensée de Luthor, le lecteur parcourt la vie d’un homme empli d’idéal et d’humanité, au point d’en être dévoré et de perdre trace de notions abstraites, telles que le mal et le bien. Ce personnage n’est pas celui peint par Morrison, déjà plus riche que beaucoup d’autres incarnations, ou les versions d’essai de Johns ou Straczynski. Loin d’une simple quête d’ego, ou d’une paranoïa inhérente à l’esprit humain (qui refuse de voir le bien et anticipe le mal), Lex est ici plus proche d’un Ozymandias cherchant à sauver le monde au devant des moyens. Son malaise est le statut de l’homme le plus intelligent, qui voit la ruine de l’humain que les autres ne voient pas, ici manifestée par un grand alien bleu au regard d’ogre plus monstrueux que jamais sous le crayon (faut-il le préciser ?) extraordinaire de Lee Bermejo.

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Pourquoi Luthor aurait-il raison devant le monde ? L’idée du héros se résume à un attachement profond à l’avancée. Un chemin que chaque humain accomplit en venant au monde, soutenu par un espoir, un rêve de grandeur, qui a mené l’espèce depuis le premier temps des cavernes jusqu’à toucher les nuages de l’Himalaya ou se rapprocher du soleil au sommet de l’Empire State Building. Sur une planète qui admet quotidiennement l’existence d’un héros, capable de les sauver du moindre problème par un claquement de doigts, comment envisager l’avancement vers un idéal humain ? Dans Luthor, Superman n’est pas un fermier du Kansas élevé aux comptines de l’Oncle Sam et à la tarte aux pommes maison. Il représente la race supérieure, celle qui dicte et commande, et écrase l’humanité sous le poids de son indiscutable surpuissance. « Superman est un intrus, qui fait à notre place ce que nous devrions faire par nous même », un résumé bref de la pensée de Lex au départ de ce récit, qui tend à s’amplifier dans les différentes perspectives prises par le personnage dans l’avancée de l’intrigue.

Pour être honnête, ce bouquin relève du chef d’oeuvre, ni plus ni moins. Réunion d’un immense scénariste et d’un immense artiste qui ont prouvé au fil des collaborations être capables du meilleur comme du pire (« leur » pire étant déjà au-dessus de bien des choses, qu’on pense à Joker ou Rorschach, qui restent des BD loin devant la plupart des séries ou mini publiées ces dernières années). C’est ici le meilleur qui l’emporte, avec un travail extraordinaire de caractérisation, de dialogue et de progression dans le texte maîtrisé de la première à la dernière page. Un style d’écriture où chaque personnage semble désespérément crédible, bardé de son propre style visuel et expressif, un jeu de postures, de dialogues et d’attitudes qui donnent à toute cette galerie assez annexe un véritable socle. Les personnages sont crédibles, chacun amène sa petite pierre symboliste au pamphlet. Le récit évolue dans un dessin irréprochable, où la colorisation amplifie davantage le travail de Bermejo en posant des textures, de cuir, de peau, de métal, à chacune de ses cases, continuant d’affirmer le « Bermejo-verse », une bilbio’ d’oeuvres essentielles par leur esthétique inimitable.

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Pour consacrer un dernier paragraphe à ceux qui auraient lu jusque là, il est à noter que cette sortie d’Urban n’est pas innocente (de même que la republication des Dark Knight en parallèle) et accompagne assez justement la venue du film que vous attendez tous dans quelques jours. Dans l’iconographie de ce qu’il a déjà laissé paraître, le Superman tel qu’il sera adapté à nouveau, de par certains traits et une image monstrueuse reprennent beaucoup du travail de Bermejo sur Luthor, mais plus intéressant, c’est la rencontre du trio Bruce, Clark et Lex (manifestement au coeur du film) qui fait le sel de certaines rencontres clés de la BD. Cette précision est surtout là pour ceux qui aimeraient accompagner la sortie ciné’ d’une ou deux bonnes lectures plus ou moins liées – ici, il n’y a franchement pas à hésiter.

Luthor fait partie de ces comics qui démontrent, plus que les relaunchs en pagaille, toute la valeur du medium. En perpétuelle refonte depuis les années ’40, les personnages de comic books ont tous évolué depuis leur statut primaire de caricatures, idées simples mises entre les mains d’enfants, pour échouer entre celles de scénaristes capables d’exemplifier la puissance de chacune de ces figures qui transitent au quotidien dans les marchands de BD du pays. Lex Luthor trouve ici son propre Killing Joke, moins porté sur la folie mais tout aussi dense dans sa capacité à réinventer une icône du mal. Si Moore avait conclu de son propre essai que Batman et le Joker étaient deux faces d’une même pièce, Azzarello a pour sa part proposé à Lex Luthor de donner, une fois n’est pas coutume, sa version des faits. Il en ressort un récit extraordinaire, servi par un duo qui, espérons le, a encore d’autres histoires à raconter.