Review VF - Les derniers jours de Superman 1
Les points positifs :
  • Un recueil magistral et indispensable
  • La folie d’Alan Moore associée à celle du Silver Age
  • La colorisation d’origine
  • Des bonus très intéressants pour tout lecteur
Les points négatifs :
  • Une époque révolue qui nous laisse dans un univers trop vraisemblable délaissant une grande part de magie.

« Pourquoi les êtres les plus nobles sont aussi les plus torturés par leur conscience ?  » – Lois Lane


  • Scénario : Alan Moore – Dessin : Curt Swan, George Perez, Rick Veitch – Couleur : Gene D’Angelo, Tatjana Wood, Tom Ziuko
  • DC Comics – Les derniers jours de Superman – 25 mars 2016 – 136 pages – 15€ – Collectionne: Whatever Happened To The Man Of Tomorrow (Superman #423 et Action Comics #583), Superman Annual #11, DC Comics Presents #85

Il était une fois, dans une époque lointaine, très lointaine, l’on pouvait lire de magnifiques histoires de Superman. Bien avant DC You, et avant la mort épique du personnage emblématique de l’éditeur américain, Alan Moore l’avait déjà tué quelques années plus tôt dans un récit qui marquait la fin d’un personnage, d’une ère, avant son retour marquant sous les crayons magiques de John Byrne. Ce récit majeur s’inscrit parmi les quelques récits du célèbre scénariste britannique traitant du premier super-héros créé. Des histoires difficilement accessibles en France par les rares éditions existants et généralement de mauvaise qualité. Encore une fois, nous remercions Urban Comics pour ce geste que Panini a fait dix ans plus tôt, dans son album raté appelé L’Univers des super-héros DC par Alan Moore avec une magnifique colorisation, dans le but rendre le tout plus « moderne », parfaitement dégueulasse. L’éditeur nous offre, par ailleurs, des bonus non négligeables expliquant toute la chronologie des titres Superman et Action Comics, ainsi que quelques anecdotes à propos des artistes ayant donnés naissance à ces récits, dont le retour de Curt Swan au dessin exclusivement pour Les Derniers Jours de Superman.

Ce recueil est uniquement scénarisé par Alan Moore, et dessiné par des personnalités connues, notamment Curt Swan, ou qui se seront fait connaître par leur collaboration avec ce génie fou, dont Dave Gibbons que l’on associe souvent avec le génie en question. Il s’agit donc d’histoires indépendantes les unes des autres, mais restent chacune d’entre elles des grands classiques, des indispensables au sein de l’histoire de DC Comics. Non pas que ces histoires aient un impact sur une quelconque continuité par la suite effacée, non. Ces histoires sont une étude de la psychologie des personnages, une leçon de l’être sur fond de fantastique folie aux formes différentes. Pour simplifier le tout, et une lecture plus simple, je vais synthétiser récit par récit dans l’ordre de lecture.

Les Derniers Jours de Superman Review img 01L’album s’ouvre sur une petite présentation d’Alan Moore, expliquant son impact sur les comics avec les informations essentielles. À noter que pour l’ensemble des numéros inclus, la traduction a été refaite et est, comme à son habitude, de très bonne facture. La première de ces histoires est le célèbre Superman Annual #11 traduit ici par « L’Homme qui avait déjà tout« . Vous en aurez sans doute dores et déjà entendu parler, mais ici, rien à voir avec la série Supergirl. Wonder Woman et Batman, accompagné de Robin (Jason Todd), viennent offrir un cadeau à Superman pour son anniversaire. Même si ce synopsis peut sembler assez ridicule, l’histoire creuse en profondeur la condition du héros dans sa vision d’un monde utopique et son ressenti quant à son illusion du bonheur et le déchirement de celui-ci. Alan Moore justifie une violence inouïe dans ses comics et donne à Gibbons la rude tâche d’adapter ces sentiments et la mise en scène de la surpuissance de ses personnages en quelques pages. Un défi relevé haut la main pour l’artiste qui nous transporte page après page, traversant les murs avec Wonder Woman. L’on pourrait en faire une étude page après page tant cet annual est riche d’éléments dans sa mise en page. On notera aussi la première rencontre entre MongulBatman et Wonder Woman. Il s’agit de la première fois que j’ai pu voir Superman perdre son rôle de boy-scout, et c’est, je pense, une thématique que Moore aime développer sur le personnage, puisque l’histoire suivante, comme la troisième, accorde une importance particulière à briser l’esprit du héros. Contourner son invulnérabilité physique pour frapper sa psychologie si fragile.

Et alors que Superman est possédé par la rage dans le premier récit, il est ici victime d’hallucinations car il est entré en contact avec un champignon kryptonien, créant un virus mortel au sein de l’organisme kryptonien. Son métabolisme réagit, il perd ses pouvoirs, devient plus vulnérable que jamais. Il entre par la suite en contact avec Swamp Thing qui amènera tout le questionnement humain et la compassion qu’est censé représenter Superman, qui, une fois en situation de danger, tient plus le rôle de menace que de héros. Il n’est pas question d’affrontement entre les deux héros, comme on pourrait le penser aujourd’hui, mais d’une opposition entre la destruction et la création. Entre l’homme et la nature. Une très bonne histoire qui réussit à affaiblir Superman de manière logique, avec la volonté de ce récit de n’avoir aucune conséquence sur les personnages. Une marque de modestie inscrite dans le récit, d’un certain point de vue. Et surtout, la perte de conscience du lieu dans lequel on se trouve. Où est l’illusion ? Où est le réel ? On finit par se retrouver, fixé sur un point d’appui et une frontière entre le monde réel et l’illusion provoquée par cette mousse collée sur une roche. On retrouvera une certaine ressemblance avec le Red de Swamp Thing et Animal Man au début des New 52, par son aspect horrifique et ses visions, qui ont en commun un décor assez vide si ce ne sont des arbres oranges ou rouges, le tout surplombé par une figure gigantesque, effrayante, dominant l’espace.

Les derniers jours de Superman Review img 02

Nous arrivons donc au dernier récit en deux numéros. Le célèbre final en deux actes du Superman du Silver Age. La plus belle fin qui soit. Un adieu d’une incroyable beauté pour Superman comme pour Curt Swan, qui de ses crayons est le seul à avoir pu (avec un peu d’aide) rendre ce dernier hommage à cette époque, à ce héros qui allait renaître sous la plume d’un autre artiste. Si l’on est très loin du duel épique que peut l’être son affrontement face à Doomsday, qui se trouve dans un contexte de protection de Metropolis, dans une situation critique qui demande à Superman une endurance et une résistance face à une force brute qui le dépasse. Les derniers jours de Superman se concentre sur sa réaction face à la mort, sur sa réflexion quand  à la représentation de son symbole, comment le porter, et surtout, de ne pas fuir, de toujours s’opposer à l’oppresseur. Déjà par valeur, mais aussi par ce qu’il serait capable de faire si il ne l’arrêtait pas. Alan Moore profite du milieu du Silver Age pour faire intervenir tout élément assez fou capable d’empêcher les autres héros d’intervenir, d’en faire agir d’autres, et ayant toute possibilité, ce dernier récit est la rencontre entre cette folie innocente des années 60 et de la violence crue que l’on connaît d’Alan Moore qui, sans vraiment paraître choquante, sans grande mise en scène, donne comme un coup au cœur par sa présence dans un milieu aussi coloré et représentatif de l’époque du Comics Code Authority. Il s’agit d’un destin funeste et inévitable, à laquelle se réalise en dehors de ces cases toute la démarche, la réflexion du personnage. Face à la mort, que saurait-il faire ? Comment s’opposer à son destin ?

À l’exception de Superman, de nombreux personnages sont présents. Ainsi l’on retrouve Jimmy Olsen aussi fou que dans sa propre série, Lana Lang, toute la famille qui s’est composée autour de Superman durant le Silver Age. Dont Lex Luthor, qui prend ici le rôle du scientifique machiavélique, et s’il y a bien une légère, mais alors très légère, déception au sein de ce recueil, il s’agit bien de Lex Luthor. Car entre les mains du maître Moore, il nous est impossible d’imaginer à quel point le personnage pourrait gagner encore en importance, en charisme et en malice. Par la gestion des intrigues d’Alan Moore et leurs interprétations, Luthor pourrait acquérir le statut d’un symbole autre que celui de plus grand ennemi de Superman. Le personnage n’est cependant de loin pas dénaturé, Lex Luthor est ici très représentatif de ce qu’il était à l’époque. Seulement, chaque ennemi de Superman garde son unique statut de méchant, et il est certain qu’il y aurait pu avoir matière à réfléchir sur leurs idées et leurs réflexions sur leurs agissements. En revanche, à trop réfléchir et développer ces personnages, l’on en perdrait la source du Silver Age qui simplifiait, en général, au maximum la psychologie des ennemis, ce qui peut paraître aujourd’hui ridicule aux yeux de certains. Mais ici, tout l’aspect de possible ridicule disparaît par toute la tragédie que traverse Superman et ce regard biblique sur la psychologie du personnage qui ne recule devant rien.

Ainsi, Les derniers jours de Superman est une lecture nécessaire pour tout fan de comics. Le personnage de Superman vu par certains comme ridicule, trop puissant, ou bien même stupide, prend ici des allures d’Hamlet où ses capacités si surhumaines sont mises à l’épreuve, où le personnage torturé peine à réaliser ses objectifs malgré toutes ses capacités qui semblent insuffisantes. Et cela sans parler de l’étude du symbole que représente le héros, ainsi que toute l’étude du personnage et les leçons d’humanité (dont vous pouvez retrouver le dossier : ici) qui en ressortent. Cette édition permet une compréhension des récits, de leurs enjeux, en plus bénéficier d’une traduction de qualité, les lecteurs français n’ont plus aucune excuse pour passer à côté de ce bijou qui reste un recueil de récits majeurs dans l’histoire de DC Comics, mais bien plus encore dans l’histoire du comics.