Last-Gang-in-Town-001-(2016)-(Digital-Empire)-001
Les points positifs :

  • Le charme du Golden Age modernisé
  • Pour tout public
  • Fun, fun et encore fun !
  • Jeff Smith est un génie

Les points négatifs :

  • On en voudrait plus
  • Et c’est tout !

« I’ve never been part of any family before. » – Billy Batson


  • Scénario : Jeff Smith – Dessin : Jeff Smith – Couleurs : Steve Hamaker 

De temps en temps, il y a des œuvres comme ça qui n’ont besoin que d’une petite dizaine de pages pour s’imposer à vous. Des oeuvres qui semblent avoir capté l’essence de leur sujet avec, en apparence, la simplicité et l’évidence propres à toutes les grandes histoires. Shazam : The Monster Society of Evil de Jeff Smith fait partie de ces œuvres là. C’est en 2007  que la série voit enfin le jour pour de bon. Pour le coup l’auteur, du déjà merveilleux Bone et plus tard de RASL, va s’attaquer au personnage créé dans les années 40 en respectant la tradition et en revenant aux bases de ce qui fait tout l’intérêt de Captain Marvel et de sa mythologie. En tout cas, après quatre ans de préparation, la sortie de cette mini-série va prouver que prendre son temps, ça a parfois du bon.

Pour faire simple, Shazam : the Monster Society of Evil est une ré-interprétation des origines du personnage qui ne s’intègre pas dans la continuité des parutions DC Comics du milieu des années 2000. On retrouve alors le jeune Billy Batson, sans famille, vivant dans des conditions plus que précaires avant d’accéder au Rock of Eternity et de se voir confier la responsabilité des pouvoirs de Captain Marvel par un sorcier. Seulement voilà le jeune Batson plein de fougue n’écoutera pas tous les conseils du Sorcier et, en tentant d’accéder au sommet du Rock of Eternity, il libérera Mr.Mind et sa Monster Society of Evil sur Terre. Voilà au moins un titre qui ne ment pas sur la marchandise. Il s’agit donc ici d’une œuvre extrêmement respectueuse des origines du personnage et qui capture à merveille l’esprit d’une époque pour offrir une aventure pour tout type de public. À la fois accessible et fascinant, le projet de Jeff Smith était donc culotté à la base puisqu’il cherchait à retrouver la substantifique moelle d’un univers plus de soixante ans après sa création. Cependant, en ne déviant jamais de cette ligne directrice, l’auteur parvient à saisir l’esprit du personnage et prouve à quel point l’idée toute simple de sa création tenait du génie à l’époque et s’avère toujours aussi efficace aujourd’hui.

Cette mini-série s’affirme alors comme une vraie ode au pouvoir de l’imaginaire pour les plus jeunes et comme un retour en enfance pour les autres. Si tout ça fonctionne aussi bien, c’est parce que Smith ne prend personne de haut en abordant son récit et offre au final une histoire à la portée universelle. Certes, l’auteur ne cherche à aucun moment à créer une fiction d’une complexité folle et se repose sur des archétypes narratifs bien définis mais il traite ses personnages avec respect et la lecture procure définitivement un plaisir enfantin sans pour autant donner l’impression de découvrir une oeuvre qui tombe dans la facilité. À une époque où les comics de super-héros sont de plus en plus sombre et cynique, il faut bien avouer que ça fait parfois du bien de retrouver un auteur qui ne cherche rien d’autre que de proposer humblement une bonne histoire. D’autant plus que Shazam : The Monster Society of Evil se montre régulièrement très drôle ou en tout cas extrêmement fun, sans pour autant forcer le trait. En définitive, le scénariste livre un univers dans lequel il n’essaie pas de rendre les choses plus faciles à encaisser pour le jeune public, notamment en ce qui concerne les conditions de vie de départ de Billy Batson ou encore les quelques scènes au ton plus grave. Cependant, il n’oublie jamais non plus la nature profonde de son héros et, même s’il ne dilue pas ses enjeux dans des bons sentiments jusqu’à l’excès, il parvient à créer une atmosphère ludique qui fonctionne à merveille à la lecture.

Comme toutes les créations qui peuvent vraiment prétendre à fonctionner sur tout type de public, Jeff Smith est parvenu avec Shazam : The Monster Society of Evil à créer une histoire avec plusieurs couches de lectures. Ainsi s’il est évidemment facile de se laisser porter par la magie de cet univers créé dans les années 40, l’auteur parvient à mettre en place un contraste intéressant en transposant tout ça dans le monde moderne. Les plus jeunes s’arrêteront certainement sur l’aspect super-héroïque de la chose en s’amusant de l’humour et des personnages haut en couleurs qui habitent le récit. En s’attardant un peu plus sur cette série par contre, les plus attentifs ne manqueront pas de remarquer l’aspect satirique développé en arrière-plan par Smith tout au long de ces quatre chapitres. Ainsi, entre le cynisme général des membres de la presse et les désirs et manipulations politiques qui vont à l’encontre de l’intérêt général, l’auteur n’oublie jamais d’opposer l’émerveillement lié au pouvoir de l’imaginaire  au monde réel beaucoup plus pessimiste.

Je le disais, il s’agit ici d’une ré-interprétation brillante de la mythologie entourant Captain Marvel et le charme du Golden Age est, en effet, capturé et réinterprété de façon moderne. Il y  a donc bien un parfum rétro qui se dégage aussi bien de la narration que des dessins et du découpage mais jamais jusqu’à devenir un poids pour le déroulement du récit.  La mini-série de Jeff Smith tient fièrement debout et évite de tomber dans un délire nostalgique un peu vain. Dans l’écriture, on retrouve globalement un vrai respect pour l’univers que l’artiste investit. Il fait donc référence au Captain Marvel des origines pour créer son récit. Les adaptations plus modernes, faisant de cette mythologie quelque chose de plus adulte, sont laissées de côté alors que l’auteur s’amuse à revisiter les concepts de l’époque C.C. Beck / Otto Binder en y apportant son savoir-faire qui a fait le succès d’un comics comme Bone par exemple. Ainsi Billy Batson et Captain Marvel sont en quelques sortes vraiment deux entités différentes liées par le mot Shazam. Mary Marvel, elle, redevient un personnage complet, et conserve son apparence d’enfant même quand elle est en super-héros. Elle n’est alors plus simplement une version féminine du héros principal mais apparaît comme une vraie héroïne à part entière. De plus, sa caractérisation permet d’amener une nouvelle dynamique au récit dès son apparition dans le second chapitre. Pour la partie artistique, Smith est là aussi fidèle à ses principes. Il n’use finalement que de très peu d’effets visuels ostentatoires, les splash pages sont par exemple très rares et la plupart des planches sont composées, à l’ancienne, en gaufrier. Cependant, une maîtrise visuelle globale assez folle permet à Jeff Smith d’insuffler une fluidité exemplaire dans le rythme de son récit. Graphiquement, on retrouve au final la même apparente simplicité que dans l’écriture. Le trait de Smith est clair et précis mais l’artiste parvient à créer des personnages très expressifs et à refléter la personnalité de chacun d’entre eux à travers son coup de crayon.

Généreux, fun et doté d’une partie artistique, simple en apparence, tout en étant extrêmement travaillée, Shazam : The Monster Society of Evil s’impose comme une vraie réussite. En infusant l’ADN des origines de la série dans un conte moderne, Jeff Smith est parvenu à créer une oeuvre hybride qui convient aussi bien aux plus jeunes qu’aux vieux de la vieille. Tout ça, en plus, en évitant de verser dans de la nostalgie pure et en poussant ses personnages vers l’avant. Voilà donc une série à ranger, aux côtés du numéro Multiversity consacré au personnage, parmi les histoires récentes qui ont su capter l’essence de ce que représente Captain Marvel et sa mythologie. Et puis sincèrement, une oeuvre qui vous donne envie d’avoir dix ans à nouveau et de plonger pour la première fois dans l’univers d’une bande dessinée pour redécouvrir le pouvoir de fascination de ce médium, ne peut pas être mauvaise.