Bonjour à toutes et tous ! En ce début d’année, nous sommes fiers de vous proposer une nouvelle interview fait maison ! Aujourd’hui nous nous intéressons à l’artiste française Elsa Charretier que vous devez être nombreux à connaître (et sinon, c’est le moment de faire connaissance !), qui a accepté de répondre à nos questions pile à temps pour la sortie de Starfire #9 dont elle a composé les dessins ! En effet, Elsa Charretier remplace dorénavant Emanuela Lupacchino sur le titre co-écrit par Amanda Conner et Jimmy Palmiotti, et ce pour quatre numéros, soit jusqu’à la supposée annulation du titre avant Rebirth !

L’occasion était donc parfaite pour nous rapprocher de l’artiste et parler de son travail chez DC Comics – et ailleurs – et de divers aspects et problématiques qui entourent le dessin et les comics dans notre société actuelle. On vous laisse découvrir tout ça ci-dessous, le temps pour moi de remercier Elsa Charretier pour le temps qu’elle a pu nous accorder, et également mon collègue Corentin pour la préparation de l’interview !

Pour retrouver nos précédentes interviews (hors convention), vous pouvez cliquer ici :


Bonjour Elsa ! Pour commencer, nous te remercierons de nous accorder un peu de temps pour répondre à nos quelques questions. Dans un premier temps, est-ce que tu peux te présenter rapidement pour les lecteurs qui ne te connaitraient pas ?

Elsa CharretierAvec plaisir. Je m’appelle Elsa Charretier, et je suis dessinatrice de comics. J’ai dessiné The Inifnite Loop (IDW Publishing et Glénat Comics) l’an dernier, et je suis aujourd’hui sur 4 épisodes de Starfire ainsi que sur un Windhaven, un graphic novel écrit par George RR Martin et Lisa Tuttle.

Elsa, en vérité on est pas mal sur le site à te connaître pour ton travail sur la série The Infinite Loop, financée en indé’ et publiée ensuite par IDW, ça a été une petite surprise pour nous d’apprendre que tu allais arriver sur Starfire, donc évidemment, la première question pour nous fans de DC Comics, c’est : comment est ce que ça s’est passé ?

Ca a été une sacrée surprise. En octobre dernier, Pierrick Colinet (scénariste de The Infinite Loop) et moi étions invités à la Paris Comic Con par ComiXology, et il se trouve que Jimmy Palmiotti et Amanda Conner faisaient eux aussi partis des invités. On était tous logés dans le même hôtel et entre les repas, les conférences et les dédicaces, on a passé presque 3 jours tous ensemble (avec Matt Fraction et Kelly Sue De Connick qui sont aussi géniaux que leurs bouquins, au passage). On a beaucoup sympathisé. Quelques semaines passent, et Jimmy vient me demander sur Twitter si je peux prendre la suite de Starfire pour 4 épisodes. Comme je bosse déjà sur Windhaven, je ne voyais pas vraiment comment je pourrais cumuler les deux. Mais je me voyais mal dire non à une opportunité pareille. Donc j’ai accepté, en me disant que ma vie et mon emploi du temps allaient être un enfer pendant 4 mois. Finalement, ça marche tout seul, je crois que je vais continuer sur ce rythme là. J’ai toujours peur de m’ennuyer, et au moins avec deux séries en même temps, c’est toujours différent.

Par la suite, Jimmy m’a expliqué qu’en fait DC lui avait montré une liste d’artistes qui pourraient marcher pour Starfire. Il a vu mon nom, et comme on avait bien accroché 3 semaines auparavant, il a dit « Her ! We want her ». Voilà, c’était aussi une histoire de bon timing.

Pas mal de gens situent ton style de dessin dans une continuité avec des artistes comme Bruce Timm ou Darwyn Cooke. Est ce que toi même tu revendiques cette proximité, ou est ce que ça tient à quelque chose de plus inconscient ?

C’est un peu des deux en réalité. J’ai grandi avec Batman la série animée, que j’adorais. Mais jusqu’à il y a 3 ans, je ne connaissait rien aux comics, et je ne savais pas qui était Bruce Timm. En commençant à dessiner, j’ai naturellement senti le besoin d’aller vers quelque chose de proche de l’animation. J’ai toujours eu envie de trouver ma propre voie, mais c’est certain que j’ai beaucoup été inspiré par tout cet univers. En revanche je remarque ces derniers mois que mon style évolue, peut-être un peu petit plus détaillé que ce que j’ai fait sur TIL. Pour ce qui est de Darwyn Cooke, en fait j’ai découvert son travail assez récemment. On compare souvent mon style un peu « rétro » au sien, mais je pense tout simplement qu’on a les mêmes inspirations. Plus je me plonge dans son travail, plus que je suis impressionnée par la qualités de son storytelling. Il a vraiment une voix unique.

En tant qu’artiste, comment s’organise le travail entre le board de DC Comics aux Etats-Unis et la France ? On sait que pas mal d’artistes Français travaillent pour Marvel ou DC, comme Paul Renaud, ou Coipel, ce n’est pas quelque chose d’inédit. Mais de ton côté, comment s’organise le travail avec les scénaristes (sic : Conner & Palmiotti) entre les deux continents ?

Extrêmement simplement je dois dire. Paul Kaminsky, éditeur de la série, m’envoie le scénario, je renvoie mes layouts tout de suite, et Jimmy, Paul, ou Amanda me font savoir quand ils ont des notes. A partir de là, je fais mes pages et j’envoie mes planches encrées par paquet de 7 environ, pour que le coloriste, l’excellent Hi-fi, puisse bosser au fur et à mesure. Idem, j’envoie mes ref couleurs, et je les laisse faire leur magie. On fait un bilan total sur toutes les pages colorisées à la fin de l’épisode, et on ajuste ici ou là. Mais en gros, la collaboration a été hyper facile et bénéfique, j’adore vraiment bosser avec eux.

Preview Starfire #9

Et d’un côté plus technique, peux-tu nous expliquer ta méthode de travail ? Tu dessines « à l’ancienne » ou directement en numérique ?

Je travaille entièrement en numérique depuis un peu plus d’un an. Ça m’a complètement changé la vie. Je travaille à peu près deux fois plus vite, et j’adore la sensation de bosser sur cet écran. Certains artistes regrettent parfois le papier, mais personnellement, comme je ne dessinais pas étant gamine, je n’ai pas cet attachement particulier au crayon et à la feuille. J’aime beaucoup le grain et la texture évidemment, pour un sketch comme ça de temps en temps, mais pour bosser tous les jours, je suis bien plus à l’aise sur ordinateur.

Concernant ma méthode de travail, elle est assez rodée. J’ai passé plusieurs mois à essayer bien comprendre ce qui fonctionnait pour moi en terme d’emploi du temps, de rythme, de technique. J’adore bosser, mais au delà de 10h par jour tous les jours, j’ai du mal. J’aime bien avoir une vie aussi :) Donc l’idée était d’optimiser un maximum le temps que j’avais. En gros voilà mon organisation : je me lève vers 6h, fais une heure de sport, et je me met à ma planche vers 8h. Mes layouts pour l’épisode entier sont tous prêts, je les fais dès que je reçois le scénario. Ça me permet d’avoir une vue d’ensemble sur l’épisode, de créer une unité, et surtout, ça me donne envie de raconter l’épisode. Donc j’attaque, et je crayonne environ 2 planches par jour. En fait, je crayonne les perso et j’encre directement les décor à partir du layout, c’est un gros gain de temps. Je crayonne mon épisode entier sur une dizaine de jours, et j’encre les personnages pour finaliser les planches (environ 2h par planche, donc en 2 jours, c’est bouclé).

Il y a des personnages ou des séries qui te parlent plus que d’autres dans la culture super-héros ? A part Starfire, il y aurait d’autres séries que tu aurais envie de dessiner ? Tu préfères les super-héro(ïne)s ou les vilains ?

Je dois avouer que je ne connaissait pas vraiment Starfire. Je ne connaissait pas l’univers, et ce n’est pas une série que j’aurais énoncé dans mes désirs de comics. Et maintenant que je suis dessus, et que je m’éclate à chaque page, je réalise qu’il y a sûrement des tonnes de séries sur lesquelles j’aimerais travailler. La qualité du scénariste est évidemment aussi importante que le personnage, mais j’avoue évidemment que les Gotham Girls sont clairement dans ma wish list. Et Wonder Woman, bien sûr.

En tant qu’indé’, tu avais pas mal évoqué avec Pierrick Colinet la difficulté pour les auteurs et artistes débutants de se faire connaître, par rapport au poids que représente l’industrie des big two dans le monde des comics (et en France, les licences bien établies de type Lucky Luke, Astérix, etc). Mais aujourd’hui, avec l’essor des comics d’auteurs, Image en tête, pas mal de dessinateurs, ce qui est aussi ton cas, arrivent à se faire un nom sur leur propre série. Est ce que tu vois encore un avenir à ce travail d’artiste sous contrat chez un éditeur ? Toi même, qu’est ce qui t’a décidé à aller vers DC ?

Ce que j’ai essayé de faire jusque là, et que j’espère continuer à respecter tout au long de ma carrière, est de choisir des projets qui me plaisent. Qu’il s’agisse du personnage, ou de l’équipe créative. Dans ce cas là, l’idée de travailler avec Jimmy et Amanda m’enchantait vraiment, mais c’est vrai que je suis très attachée à l’indé. C’est ce qui permet aux comics d’évoluer, d’essayer de nouvelles choses, d’essuyer les plâtres quoi. Il y a évidemment une liberté bien plus grande. La scène d’amour dans The Infinite Loop ne serait jamais passée chez DC ou Marvel. Cette censure (ou parfois auto-censure) est bien dommage, mais c’est comme ça pour le moment. Je pense que les deux milieux sont nécessaires, et permettent de faire des choses différentes.

Aujourd’hui, on parle d’American Manga, de « comics à la française », pas mal d’artistes font le déplacement outre-atlantique et pas mal d’éditeurs commencent à regarder ce qui se fait aux USA ou au Japon (Urban, Glénat ou Ki-Oon pour différents marchés). A quoi est ce que toi, dessinatrice de comics en France et aux Etats-Unis, tu attribues cette ouverture récente à d’autres culture d’illustrations ? Qu’est ce que tu penses que les comics Américains ont à gagner en laissant entrer des artistes comme toi ou Bengal, assez différents de ce qu’on associe en général au trait comics usuel (Jim Lee et consorts) ?

Je ne suis pas vraiment experte sur la motivation des éditeurs à s’ouvrir à de nouveaux styles, mais il semblerait qu’ils essaient de séduire de nouveaux lectorats, plus jeune et avec une diversité plus grande. L’ouverture d’esprit (et c’est valable dans les tous domaines) est TOUJOURS positive, même si elle amène des choses qui ne correspondent pas à notre goût personnel. Il faut encourager la diversité, l’apport de nouvelles influences, c’est capital pour le renouveau du comics. Sinon, c’est l’auto-caricature, les Jim Lee et consorts, comme tu dis.

Quels sont les artistes qui te plaisent ou t’influencent le plus dans l’industrie actuelle ?

Des milliards ! Tumblr fourmille de pépites, il y a d’excellents comics qui sortent chaque mois, des gens issus de l’animation du character design, c’est hyper inspirant. Si je devais donner quelques noms, je dirais qu’en ce moment je suis à fond Mignola, Scott McCloud, Tradd Moore, Felipe Andrade, Christian Ward…

Starfire Charretier - 1

Est-ce que tu étais fan du boulot de Conner et Palmiotti avant de travailler avec eux ? Sur quels titres plus particulièrement ?

Je n’avais jamais rien lu d’eux. Enfin, j’avais lu quelques planches sur Harley Quinn, et c’était excellent. Mais clairement, leur réputation les précédaient. Et après les avoir rencontrés, ils étaient tellement drôles et snap comme il faut, que c’était évident que leur boulot était excellent. Je n’ai pas été déçue ;)

Tu as déclaré que tu serais sur Starfire pour quatre numéros, donc jusqu’à mai 2016, ce qui coïncide avec le « Rebirth » (relaunch supposé) de DC Comics en Juin. Tu as des futurs projets avec DC Comics dans cette période ? Et de façon plus générale ?

Je suis en discussion avec plusieurs éditeurs, mais je ne peux rien annoncer pour le moment, malheureusement. Mais en revanche, ce qui est sûr, c’est que j’aurais fini Windhaven (graphic novel écrit par George RR Martin et Lisa Tuttle) en 2016, et qu’il sortira rapidement après.

Dernière question, on arrête après : Starfire est un personnage qui a suscité pas mal de débats sur la représentation de la femme dans la BD il y a quelques années (pour sa jolie plastic orange, trop extravagante pour une partie du lectorat). Toi, en tant que lectrice, en tant qu’artiste et en tant que femme, quel est ton avis sur la question ? Quel regard est ce que portes sur l’industrie du super-héros dans le genre féminin, maintenant que tu les côtoies d’aussi près ?

Pour ce qui est de Starfire, le design a été complètement repensé par Amanda Conner, et je le trouve parfait tel qu’il est. C’est sexy mignon, et absolument pas vulgaire. C’est presque sportif en fait. Je n’aurais jamais accepté de dessiner la série avec le costume d’avant, quand Kori était en string. C’est complètement à l’antithèse de ce que je suis, et je détesterai participer à la sur-sexualisation des rares héroïnes féminines.

DC et Marvel ont fait de gros efforts à ce niveau là et se sont beaucoup modernisés. J’aime bien la tournure que ça prend ! La seule chose sur laquelle je pourrais tiquer un peu, c’est de voir mes perso féminins préférés un peu trop « girlysés ». Ça entretient l’idée que les filles n’aiment que les comics où il y a des affaires de cœur, ou on poste des photos de ses tenues sur Instagram, où on fait des selfies avec ses copines. C’est très bien d’inclure tout ça dans les comics, excellent même, mais gardons juste bien en tête que toutes les filles/femmes ne sont pas pareilles.

Merci Elsa d’avoir pris le temps de nous répondre. Nous pouvons déjà te transmettre l’enthousiasme de plein de nos lecteurs qui ont hâte de retrouver ton coup de crayon sur Starfire et dans tous tes projets à venir !

 Merci à vous !