Aujourd’hui c’est non sans émotion que je suis fier de vous partager une nouvelle interview faite maison sur DC Planet, avec cet entretien réalisé avec Mark Russell, que les lecteurs VO connaissent peut-être (je l’espère), car il est le scénariste de la mini-série Prez, qui s’est achevée le mois dernier, et devrait reprendre dans une seconde partie un peu plus tard. L’occasion pour lui de nous parler de son travail, de sa vision sur certains points de la société, et de nous parler du futur de son titre et de ses prochains travaux.

Une interview très intéressante donc (je dis ça en toute objectivité) pour laquelle je remercie vivement Mark Russell de nous avoir accordé son temps, ainsi que Clark Bull, de chez DC Comics, qui m’a également aidé à la mettre en place. J’espère qu’elle vous plaira !

Pour retrouver nos précédentes interviews (hors convention), vous pouvez cliquer ici :

Et comme nous ne faisons pas les choses à moitié, nous vous proposons également de découvrir l’interview dans sa langue originale, car nous pensons qu’il n’y a pas que le lectorat francophone qui puisse avoir accès aux propos de Mark Russell !

1. L’interview en Français

2. Interview in English


L’interview en Français

En premier lieu, pourriez-vous vous présenter brièvement aux lecteurs français ? 

Je suis un écrivain américain, travaillant dur dans l’obscurité comme la plupart des écrivains américains. Je suis sûrement le plus connu pour un livre que j’ai écrit à propos de la Bible qui s’appelle God Is Disappointed in You. J’ai condensé tous les livres qui composent la Bible à leur essence la plus simple et l’artiste new-yorkais Shannon Wheeler a fait des illustrations pour ce livre. Nous allons sortir une suite à propos des livres qui n’ont pas pu être compris dans la Bible ; ça s’appellera Apocrypha Now. J’ai en quelque sorte transformé ce travail en hobbie en écrivant des comicbooks. Et à présent, j’écris Prez pour DC Comics. Ca parle d’une adolescente américaine, Beth Ross, qui travaille dans un restaurant de « pogo » (corndog, en anglais) et devient Présidente des Etats-Unis à la suite d’une vidéo devenue virale.

Quelle est votre relation vis-à-vis des comicbooks ? Avez vous commencé à en lire tout jeune ? 

J’aimerais me faire passer pour un fan de comicbooks de longue date qui a toujours eu des goûts distingués. La vérité c’est que j’ai lu Mighty Mouse et Tom & Jerry lorsque j’étais enfant. J’ai lu beaucoup de bande dessinées centrées sur des souris. La plupart du temps des trucs rigolos. J’ai adoré Mad Magazine, mais je ne me suis mis au comics malheureusement que tardivement, lorsque j’ai découvert le travail de personnes comme Daniel ClowesAlan Moore et Chris Ware.

Quand avez-vous commencé à écrire ? Vous avez publié en 2013 God Is Disappointed in You. Quand avez vous commencé à être, disons, un « satiriste » ? 

Je ne me rappelle pas ne pas avoir écrit. C’est juste une sorte de fonction corporelle pour moi maintenant. Je pense que l’écriture c’est l’art d’apprendre à s’exprimer comme soi-même. Ce qui prend de façon surprenante un temps assez long. J’aimerais écrire comme Cormac McCarthy ou Maya Angelou, mais la vérité c’est que je résonne à un certain pitch, et plus je travaille ce pitch, meilleure en devient mon écriture. Je suis devenu un satiriste simplement parce que c’est mon ton naturel.

Pouvez-vous nous parler du reboot de Prez ? Comment êtes vous arrivé dessus ? DC vous a directement contacté ? 

Oui, DC m’a contacté directement. Donc j’espère que personne ne prend ça comme un conseil pour rentrer dans l’industrie du comicbook. Attendre que DC Comics vous appelle, c’est vraiment une très mauvaise idée. Mais pour moi, l’improbable est arrivé, et ils m’ont demandé sans prévenir si je voulais écrire le reboot d’un comics obscur de 1974 qui parle d’un président adolescent. Comment pouvais-je dire non ? Quelle part de cette offre n’est pas attractive ?

Rebooter Prez était au final une idée de Dan Didio, qui m’a mis en équipe avec l’artiste Ben Caldwell et l’éditrice Marie Javins, des choix que je trouve divins. Lorsque j’ai décrit la parodie sombre de la politique américaine que j’avais en tête pour ce qui était supposé être un un comicbook DC mainstream, je pense que ça aurait été normal pour quiconque travaillant avec moi de se demander s’il ne commettait pas un suicide de carrière. Mais Dan, Ben et Marie ont tout de suite été sur le coup et ont été d’agréables partenaires de travail. Je voulais que le monde de Prez soit quelque chose qui nous soit familier, mais aussi de profondément troublant. J’ai voulu peupler le monde de Prez avec des personnages qui ne réalisent pas qu’ils vivent dans une dystopie, comme c’est souvent le cas. Je pense que cette dystopie d’inconscients plonge bien dans la satire, puisque les gens sont plus drôles lorsqu’ils ne réalisent pas qu’ils le sont.

Avez-vous lu la mini-série originale Prez ? Si le pitch principal est le même, votre Prez va dans une direction très différente ? Quelle inspiration tirez-vous de cette précédente itération ?

Pas grand chose pour être honnête. La chose que je voulais reprendre de la série originale, c’était son énergie. C’était un comics dingue, mais qui prenait sa folie au sérieux.

Au contraire de la série de ’74, vous avez choisi d’avoir un personnage principal féminin. Je suppose que ce n’est pas un choix innocent ?

Il n’y a pas de choix qui soit innocent. Je voulais m’émanciper de la série d’origine de la façon la plus claire et la plus visible possible, et changer le sexe du personnage principal était une façon aisée de le faire. Mais je voulais aussi un président qui serait le plus sous estimé possible par l’institution politique, et en Amérique, c’est naturellement une femme.

Vous vous sentez concerné par les problèmes de « diversité » dans l’industrie du comicbook ?

Je me sens concerné que ça soit un problème. On dirait qu’il y a une sorte d’idéologie scellée dans les comics mainstream, et plus particulièrement dans les comics de super-héros : que le monde est pris en siège par des étrangers et des aliens, que le peuple est une masse de moutons sans défense, et que la seule chose qui puisse nous sauver sont les capacités violentes de quelques puissants hommes blancs et autres justiciers milliardaires. A présent, tout le monde n’en-a-t’il pas assez d’histoires basées sur l’idée de mecs blancs inquiets ? J’en ai plus qu’assez, et je suis un mec blanc inquiet. Alors ouvrons les vannes, ayons de nouvelles perspectives et de nouvelles histoires dans les comics, et peut être que les comics feront un meilleur travail pour dépeindre les vrais problèmes de l’humanité et apporter de meilleures solutions.

On sent que vous utilisez l’histoire de Beth Ross pour décrire une société qui ressemble beaucoup à la note, avec un certain degré d’absurdité. Quel est le message que vous voulez faire passer ? 

Je crois que toute science fiction est en fait une satire. N’importe qui écrivant à propos du futur est en fait en train de commenter le présent. Si je pouvais réduire Prez à un simple message, ce serait que le plus gros problème auquel fait face l’humanité, c’est le gâchis total de nos capacités cérébrales. Nous avons sept milliards des cerveaux les plus créatifs, et à même de résoudre des problèmes complexes, dans l’Univers connu, et nous les faisons travailler pour produire des pogos.

Dans Prez, les réseaux sociaux sont partout, et vous parlez même d’une guerre des réseaux sociaux. Pensez-vous que ces outils deviennent trop influents ?

J’ai l’impression que nous ne sommes pas encore adaptés sainement à cette technologie. Il y a dix ans, quelqu’un pouvait faire une blague raciste honteuse dans un avion, et la pire chose qui pouvait arriver était les autres passagers d’en soupirer. A présent, cette blague pourrait lui valoir d’être viré et faire de leur vie un enfer pour toujours d’ici à ce que l’avion atterrisse. Les réseaux sociaux sont très démocratiques et donnent du pouvoir, mais nous sommes encore très ivres de ce pouvoir. Un jour nous pourrions découvrir comment utiliser ces réseaux de façon tempérée et juste, mais en attendant, c’est le Règne de la Terreur.

Dans votre société, l’élection américaine se fait par Twitter. Sommes-nous si loin de cette situation si on regarde ce qu’il se passe aux US ? Par exemple, avec Kanye West qui déclare vouloir être candidat, ou des bêtes de scène comme Donald Trump qui sont en passe d’être favori ? Vous êtes peut-être visionnaire, ne pensez-vous pas ?

Je ne pense pas être un visionnaire. Je pense que je suis un satiriste qui est constamment rattrapé par la réalité.

En lisant la série, on passe d’un ton assez léger avec plein de choses rigolotes, puis ça devient très sombre, notamment avec les sentinelles utilisées par l’armée américaine ou l’entreprise dirigée par Boss Smiley. Essayez-vous en quelque sorte de tirer une sonnette d’alarme ?

Oui. Le grand danger dans les avancées technologiques du domaine de la guerre n’est pas nécessairement la puissance destructrice qu’elles ont, mais comment elles nous ont distanciées des conséquences de nos tueries. Il y a 200 ans, si vous deviez tuer quelqu’un dans une guerre, ça signifiait être en face de lui sur un champ de bataille et lui planter une épée ou une baïonnette directement dans son corps alors qu’il essaie de faire la même chose. Maintenant c’est quelque chose que vous pouvez faire à l’autre bout du monde avec une manette de X-box tout en attendant l’arrivée d’une pizza. Si vous enlevez le risque personnel et le sacrifice de l’équation pour le public, et les gens qui doivent se battre, la guerre devient beaucoup plus appréciable et les personnes à qui nous faisons payer cette guerre technologique à distance vont être contraints de prendre des mesures de plus en plus extrêmes pour contre attaquer.

Vous êtes aussi assez caustique avec l’industrie du showbiz. Je crois avoir reconnu Miley Cirus dans Prez #4, mais les MTV Video Music Awards ont été diffusés deux semaines avant sa parution. Avez-vous demandé à Ben Caldwell de modifier ses dessins pour ressembler à Miley Cirus et ce qu’elle portait ce soir ? 

Miley a été une substitution de dernière minute. En premier lieu, je voulais utiliser Meryl Streep dans un exosquelette mécanique, mais DC a rejeté l’idée. J’ai aimé l’idée de Miley Cirus qui deviendrait une actrice sérieuse qui présentera un jour les Academy Awards. Je ne peux pas m’empêcher de ressentir que c’est quelqu’un que tout le monde sous-estime. Je n’avais pas idée que les VMA arrivaient ou ce que Miley allait revêtir, mais peut-être que Ben le savait. Il est bien plus au courant des tendances que je ne le suis.

Pensez-vous que notre société moderne va devenir aussi absurde que celle montrée dans Prez ? 

J’espère que non. Mon plus grand espoir est que dans une vingtaine d’années quelqu’un lira Prez et rira en voyant à quel point j’avais tort sur tout.

Quelle était votre liberté sur le titre ? Pouviez vous tout critiquer ? Auriez vous aussi pu vous moquer de l’industrie du comicbook ? 

DC m’a accordé beaucoup de liberté. Pour le moment, il m’ont laissé tout faire à part mettre Meryl Streep dans un exosquelette et utiliser le mot « fishdick ». Je suppose que je pourrais me moquer de l’industrie du comicbook si je le voulais, mais c’est mon premier travail dans les comics et à ce jour tout le monde a été si gentil avec moi que je n’ai éprouvé aucun ressentiment contre l’industrie. J’ai des choses à dire sur comment les films de super héros sont devenus formatés et fascistes, et ce sont certaines idées qui ont déjà fait leur chemin dans Prez.

Malgré ses qualités évidentes, Prez ne se vend pas beaucoup. Comment pouvez-vous l’expliquer ? Pensez-vous que le succès aurait été autre si le titre avait été publié ailleurs ?

Je ne me soucie pas beaucoup des ventes. Tant que DC est dévoué à imprimer les numéros, je continuerai à écrire l’histoire telle que je l’ai imaginée. De plus, je pense que Prez aura un public potentiellement bien plus important lorsqu’il sortira du carcan des singles. Une fois que ça sortira en TPB, ce sera bien plus accessible aux fans, qu’ils soient des fans hardcore de comicbooks ou non.

Pouvez-vous nous dire pourquoi Prez a été divisé en deux mini-séries de six numéros ? 

Je n’en suis pas si sûr moi-même, mais je pense que ça a eu un bon impact sur l’écriture, en me forçant à écrire avec un peu plus d’urgence et de condenser mes histoires plus rapidement que si j’avais dû les étirer sur douze numéros.

Pouvez-vous nous rassurer, nous les lecteurs, que nous aurons la possibilité de lire la seconde moitié de Prez ? Nous sommes un peu inquiets lorsqu’on voit le sort de titres comme Gotham By Midnight ou Lobo.

On m’a beaucoup répété que DC est dévoué à faire paraître les douze numéros et ils ne m’ont donné aucune raison d’en douter. Ils ont vraiment l’air d’apprécier mon travail jusque maintenant.

Je suppose que cette seconde moitié sera différente. Que pouvez-vous nous dire à ce propos ? 

Les six premiers numéros de Prez permettaient de présenter en long et en large les personnages et le monde qu’ils habitent. Les six prochains parleront de comment ils vont traiter les inégalités entre les ethnies et les sexes, la violence par les armes, la pauvreté, et d’autres problèmes qui concernent les US et le reste du monde. De plus, nous en apprendrons plus sur les vilains de l’histoire alors qu’ils essaient de détruire la Présidente Ross. En tant qu’écrivain, j’aime bien exprimer mes points de vue en paraboles, et je pense que cette tendance sera plus présente dans cette seconde salve de numéros. Par exemple, dans un prochain numéro, Boss Smiley emprisonne des dénonciateurs et des journalistes dans une cage à hamster géante, comme une métaphore du pouvoir des entreprises qu’elles exercent sur l’opposition. Un scandale fera irruption lorsqu’on trouvera une vidéo du Senateur Thorn en train de frapper des pandas dans les testicules. Ce sera une sorte de commentaire sur les chasseurs qui s’exposent avec leur trophées et comment vous pouvez justifier moralement de faire des carnages sur tout le globe et faire ce que vous voulez tant que vous avez les moyens de lâcher des sommes d’argent aux locaux. Des trucs rigolos.

Avez-vous d’autres projets chez DC Comics ? Ou dans l’industrie du comicbook ? 

Oui, j’en ai. J’ai signé récemment un contrat pour faire un autre titre chez DC, mais je ne peux pas être plus spécifique tant que l’annonce n’est pas faite. J’ai aussi écrit d’autres romans graphiques qui entreront en production je l’espère ces prochaines années. Le premier parle du premier voyage humain sur Mars et s’appellera Traveling to Mars for Fun and Profit ; l’autre est une adaptation du roman satirique The Golden Ass. Je pense et espère que vous n’avez pas entendu tout de moi pour le moment.

9 COMMENTS

  1. Vraiment sympa ces interviews !, je sais pas comment vous faites pour les décrocher , mais continuez. C’est toujours intéressant d’avoir le point de vue de l’auteur. Bref ça m’a donné envie de lire Prez :)

  2. J’avais déjà agréablement ressenti, à la lecture des six premiers numéros de Prez, que Mark Russell faisait montre d’une grande maîtrise sur son récit et sur ce qu’il avait à dire. Cet entretien bien réalisé vient confirmer cela. Je ne manquerais sous aucun prétexte la suite de cette mini-série hors catégorie, dans le bon sens du terme, qui nous prouve que DC peut être l’initiateur de très bonnes séries. Et le fait que Dan Didio veuille bel et bien poursuivre la publication de Prez, malgré les faibles mais honorables ventes de singles, me réconforte d’autant plus sur le fait que DC sait recruter des talents et les accompagner, sait les motiver en leurs proposant des projets épanouissants aussi bien pour les auteurs que pour la maison d’édition, et sait plus que tout apporter des lectures rafraîchissantes à son lectorat. Merci donc à DCP de nous offrir cette interview très enrichissante sur un auteur prometteur et en devenir. Et puis pour finir, et ces mots ne seront pas de trop, je ne suis pas le seul à suggérer de se laisser tenter par la lecture de Prez, une série parmi les plus intéressantes du catalogue de l’éditeur américain.

  3. Merci beaucoup pour cette interview ! Très bon boulot !
    Prez est une de mes séries favorites du moment et le seul titre DC que je lis actuellement (avec Superman : American Alien, les autres séries ont un peu plus de mal à m’accrocher, ou sinon j’ai du retard dessus), ça me fait donc extrêmement plaisir ! Surtout que je crois que c’est la première interview du scénariste de la série que je lis, les sites américains ayant, je trouve, bien snobé la promotion de la série pour s’intéresser aux grosses séries habituelles.
    En tout cas excellent titre, l’interview correspond bien à l’idée qu’on se pouvait se faire du scénariste, qui semble être un type lucide et intelligent. J’espère qu’on verra la seconde mini-série un jour, parce que ce qu’il annonce pour la suite semble très intéressant !

  4. Bien ouèj M’sieur ! La politique à la Prez, c’est l’une des dernières qui fait « rêver » !

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