Critique de Infinite Crisis Tome 4
Les points positifs :
  • Fini le build-up, on décolle maintenant
  • Cette richesse et cette ampleur : de l’or pour le fan hardcore
  • Mais c’est-y pas du méta-textuel que je devine, là ?
Les points négatifs :
  • Plus confortable d’avoir Crisis On Infinite Earths dans les pattes
  • Et même avec ça, certains risquent de décrocher
  • Ces seconds couteaux sacrifiés pour le spectacle

« On y est Lois. On est chez nous. » – Earth-2 Superman


  • Scénario : Geoff Johns, Bill Willingham, Marv Wolfman – Dessin : Phil Jimenez, George Pérez, Ivan Reis, Amanda Conner, Justiniano, Dan Jurgens

Après trois tomes (!) servant peu ou prou de prologue, l’énorme event Infinite Crisis démarre finalement après un long build-up.

Contenu : Infinite Crisis #1-4, Infinite Crisis Special : Day Of Vengeance #1, JSA : Classified #1-4, Infinite Crisis Secret Files #1.

C’est le chaos. Le satellite de la Justice League est en ruines. Le Rocher de l’Éternité, demeure de feu le sorcier Shazam, s’est effondré sur Gotham City. Les OMAC s’en prennent aux Amazones, reconnaissant dans leur espèce le même germe de malveillance qui aurait poussé Wonder Woman à assassiner Maxwell Lord. Et au milieu de ce capharnaüm, Power Girl tente de trouver quelle est sa place sur cette Terre en perçant le mystère de ses origines, tandis qu’elle est assaillie par des visions la conduisant sans cesse sur de fausses pistes. Et ce n’est pas tout puisque les deux principaux responsables de ces maux continuent d’œuvrer en coulisses, et il sera bientôt temps pour eux de se révéler au monde.

So it begins…

Les trois volumes précédents consistaient en des intrigues unies, étirées d’un point A à un point B, chacune saupoudrée d’un petit indice qui annonçait le cataclysme à venir. Cette fois cependant, ledit cataclysme démarre. Et il faut reconnaître qu’après une montée en puissance, étendue à tout le DC Universe, aussi progressive, on ne peut s’empêcher de frissonner en constatant que, ça y est, on passe maintenant aux choses sérieuses. La crise ayant été publiée il y a près de dix ans, nous prenons la décision de ne pas dissimuler plus longtemps l’identité de ses deux architectes et ce, durant tout le reste de cette critique aussi, si par un miracle cosmique ceux-ci seront encore inconnus à un lecteur qui souhaiterait sauvegarder la surprise, qu’il ne poursuive pas cette critique plus loin.

Les deux méchants sont donc Superman et Luthor. Mais pas n’importe quels Superman et Luthor, tous deux venant en réalité de deux terres distinctes détruites durant Crisis On Infinite EarthsSuperman vient ainsi de Earth-Prime, l’équivalent dans le DC Universe de la Terre réelle du lecteur, tandis que Luthor est le fils du ‘gentil’ Lex Luthor de Earth-3, gouverné par une version maléfique de la Justice League et où l’arch-ennemi de Superman est le dernier héraut du bien. Si ça n’était pas évident à travers les tomes précédents, c’est ici encore plus clair : Infinite Crisis s’apprécie davantage avec quelques lectures dans les pattes. Et par quelques lectures, on vise directement Crisis On Infinite Earths, auquel ce quatrième volet ne cesse de faire référence.

De la lumière aux ténèbres

On pourra discuter des changements d’alignement drastiques que subissent Superman-Prime et Alexander Luthor Jr, similaires à celui opéré sur Maxwell Lord. Remarquons toutefois que des années d’isolement complet constituent une justification crédible à un naufrage progressive dans la folie, d’autant plus que ça a le mérite d’utiliser une porte laissée ouverte à l’issue de Crisis On Infinite Earths. Une remarque de ce « faux » Luthor fait également mouche : « J’ai appris que où qu’ils soient, ou de quelque réalité qu’ils viennent, quand un Luthor se trouve à côté d’un Superman, …ils se retrouvent toujours en conflit. » Et un grand lecteur de comics ne pourra manquer d’être séduit par ce type d’énoncés de règles auparavant gardées implicites dans l’univers des comics, mais sur lequel elles ont néanmoins une forte emprise. Le retournement de veste de Superman-Prime pourra faire grincer davantage de dents, en témoigne sa présence dans cette sélection des pires actes jamais commis par (un) Superman, puisqu’en dépit de justifications internes – sa jeunesse impulsive fausse son jugement, il tombe sous l’influence de Luthor – il n’en restait pas moins un Superman ‘authentique’ avant sa transformation, et qui dit Superman, dit infiniment bon et incorruptible. Il s’agit toutefois d’un détail, plus négligeable, parce que plus cohérent, que le traitement infligé à Maxwell Lord.

On a évoqué la reprise de ces quatre exilés disparus à la fin de Crisis On Infinite Earths (les deux autres étant le Superman de Earth-2 accompagné de sa Lois Lane). Ce n’est pas le seul pont fait avec le père spirituel de Infinite Crisis puisque le terrible Psycho-Pirate joue également un rôle de poids dans ces pages. On n’est toutefois pas exactement dans la même situation que lorsque Geoff Johns se penche sur le sort des quatre exilés puisque la démarche équivalente sur le Psycho-Pirate avait déjà été entamée par Grant Morrison dans les pages d’Animal Man, avec une maestria impressionnante. Néanmoins, son retour évoque la grande crise des années huitante avec insistance et ne manquera pas d’éveiller un savoureux goût de nostalgie auprès des puristes.

Power Girl, relique d’un monde oublié

Toujours concernant la grande Crisis, l’attention accordée à Power Girl fait également sens, puisqu’elle avait été laissée comme un paradoxe vivant sur la Terre unique rescapée de la crise, rescapée d’une Terre qui n’avait jamais existé, cousine d’un Superman dont personne ne se souvient. On pourrait voir un discours meta dans les fausses origines successives qui lui sont attribuées pour la pousser vers la folie, raillant avec tendresse les retcons à répétition qui sont appliquées à des personnages de ce type (et on ne parle même pas de Donna Troy là). D’une manière générale, Power Girl, principalement à travers les quatre numéros de JSA : Classified, occupe une place proéminente durant ce tome. Son traitement, non dénué de nostalgie, est exemplaire, Geoff Johns parvient parfaitement à saisir ce qui fait la singularité de Power Girl et, en même temps, son charisme. Il faut reconnaître que le trait doux de Amanda Conner sied particulièrement aux aventures de la plantureuse héroïne, on s’en rendait déjà compte dans l’ongoing qu’elle dessinera plus tard, disponible en français dans la collection DC Classiques.

S’agissant du discours meta qu’on pourrait discerner dans l’évocation successive d’origin stories farfelues pour Power Girl, il fait écho à un autre propos du même acabit lorsque Superman-Prime et Alexander Luthor Jr observent New Earth s’assombrir depuis leur dimension tandis que nos héros subissent les affres du Dark Age. Des répliques comme « Alex, je les ai observés. Ce ne sont pas de vrais héros. » Puis plus tard : « Et avec une vue d’ensemble, on comprend pourquoi tout a mal tourné… Pourquoi les héros agissent comme des vilains, et pourquoi ces derniers sont plus fous que jamais. »  Pendant ce temps, en arrière-plan, sont esquissées les pages les plus sombres du DC Universe tournées depuis la Crisis : la mort de Superman, la lobotomie du Dr Light, l’assassinat des Kryptoniens par Superman dans le Man of Steel de John Byrne, la corruption de Hal Jordan, l’élection de Lex Luthor jusqu’à des passages moins évidents comme la mini-série iconoclaste de Jeph Loeb et Tim Sale sur les Challengers of the Unknown.

Pourquoi nos héros déconnent ces derniers temps ?

On peut y voir une critique du noircissement progressif de l’univers DC et de ses héros, initié par le Dark Knight Returns de Frank Miller, doublé d’une nostalgie pour l’innocence et l’optimisme perdu avec la crise, qui est notamment incarné ici par le Superman de Earth-2. Effectivement, il est un peu ironique de retrouver un tel discours dans Infinite Crisis, qui mène paradoxalement cette tendance à son paroxysme, notamment avec les assassinats de Ted Kord et Maxwell Lord, mais ça ne lui enlève pas sa saveur et ça donne une subtilité inattendue à un event de cette ampleur, à fortiori lorsqu’on voit le nom de Geoff Johns  au scénario, lequel n’est pas réputé pour ses scipts aux multiples niveaux de lecture. Un des moments les plus forts dans ce registre est la scène où le Superman de Earth-2, incarnation de l’innocence perdue avec la Crisis, détruit l’anneau de kryptonite que Batman conservait, abhorrant le symbole de méfiance qu’il représente. Il marque ainsi son rejet d’une ligue désunie et fragmentée telle qu’elle s’était consumée au fil des années précédentes du fait de la cruauté des scénaristes, pour avoir plus ou moins finie dissoute dans le tome précédent.

Au rang des défauts, on peut également maugréer contre le sacrifice impitoyable de seconds couteaux pour les besoins de l’event qui semble chercher par ces morts inutiles à gonfler son impact. Compte tenu de l’importance des personnages qui perdent la vie dans ce tome, on ne peut même pas parler de spoil, et c’est dire si, en vrac, les décès de Black CondorPhantom LadyHuman BombUncle SamPanthaWildebeest et Bushido manquent de pertinence. On pouvait râler contre la suppression d’un héros aussi attachant que Ted Kord, mais au moins celle-ci trahissait une certaine audace. Ici, la manière dont les auteurs n’hésitent pas à se débarrasser des seconds couteaux mentionnées ci-dessus, au contraire, marque une forme d’irrespect et de détachement pour ces personnages, apparemment assez dispensables pour être liquidés si ça permet de montrer au lecteur que Superman-Prime et Alexander Luthor Jr, vraiment, ils sont pas là pour rigoler. Certes, Crisis On Infinite Earths comptait également son lot de morts, mais celles qui étaient traitées en vitesse servaient en général, très pragmatiquement, à se débarrasser de doubles de Terre-2 qui n’auraient de toute façon pu cohabiter avec leurs alter-egos de Terre-1 dans la future réalité unique, tandis que celles sur lesquelles les auteurs s’attardaient magnifiaient le plus possible l’héroïsme des personnages concernés, qu’il s’agisse de Supergirl ou de Barry Allen. On sent au contraire dans Infinite Crisis se dessiner la règle implicite qui stipule que tout event digne de ce nom doit marquer la mort d’un ou plusieurs personnages, et c’est réellement dommage. Au sujet des morts bâclées de personnages secondaires dispensables, on pourra relire la fin et l’enterrement de Metamorpho au début du run de Grant Morrison sur la JLA, où l’Écossais soulignait avec amertume à quel point la disparition d’un super-héros mineur laissait le monde – et le lecteur – indifférent.

Le jeu du qui est qui

Sans vouloir relancer le débat de l’existence ou de la non-existence de portes d’entrée vers DC Comics, on se rendra rapidement compte après une rapide recherche sur internet que nombreux reprochent à Infinite Crisis son inaccessibilité aux néophytes. C’est hélas un des dégâts collatéraux qu’on ne peut éviter lorsqu’on aspire à étendre un event au DC Universe dans son intégralité. Les scénaristes sont donc contraints de partir du principe que le lecteur connaît la majorité des personnages présentés et leur histoire ; hormis les acteurs principaux – Power GirlSuperman de Earth-2, les deux vilains, etc. – le character developpment est par conséquent assez maigre. De même, par exemple lorsque Power Girl croise, en vrac, le Robin de Earth-2Helena Wayne, la Légion des Super-Héros, le Syndicat du Crime pre-Crisis ou Garn Daanuth, le non-initié appréciera moins que le lecteur qui aurait déjà croisé ces personnages dans un récit antérieur. Qu’on s’y attaque donc en connaissance de cause, même si les héros jouant un rôle important passent logiquement par un traitement plus approfondi, et que le rôle effacé des protagonistes plus secondaires permet de ne pas trop alourdir la lecture d’un amateur qui les aurait découverts dans ce récit.

Du reste, tous les points noirs soulevés ici sont des détails, et l’event qui commence enfin n’en voit pas son efficacité amoindrie. En plus des touches inattendues de subtilité apportées par les sous-entendus méta-textuels, cette crise profite d’un rythme fantastique particulièrement haletant maintenant que le build-up se termine, elle embrasse sans surprise une quantité de personnages étourdissante mettant habilement en valeur la richesse du DC Universe, et alors qu’on croyait déjà toutes les surprises tombées une fois l’identité des deux gros méchants révélée, on reste pris de court par quelques astuces scénaristiques terminant la boucle entre les prémices de la Crise et ses réels instigateurs. C’est ce genre de récits qui assume totalement son genre (super-héroïque) et, par son ampleur, excite l’amour du lecteur pour un univers et les personnages qui y habitent, le laissant assoiffé au milieu d’une intrigue non résolue à la fin du volume, condamné à attendre avec fébrilité la sortie de l’ultime volet de la saga, qui apportera une conclusion à toutes les intrigues.

Un avant-après

Comment, enfin, ne pas mentionner l’importance historique inévitable d’un event de cette taille, importance qui s’affirme réellement avec le retour du multivers. Si ce dernier ne fait ici que des débuts timides, réservant son retour complet pour plus tard, on assiste déjà dans ce tome à d’autres moments mémorables de l’histoire de DC Comics, comme l’arrivée du nouveau Blue BeetleJaime Reyes, une manière peut-être pour l’éditeur de se faire pardonner pour le sort réservé à Ted Kord, ou la possession de l’officier Crispus Allen, que les lecteurs de Gotham Central connaissent bien, par l’entité vengeresse qu’est le Spectre. Et évidemment, le retour de Superman-Prime, Alexander Luthor Jr et du Superman de Earth-2 pre-Crisis sur Terre. On pourrait également citer l’apparition furtive et inattendue d’un personnage majeur du DC Universe et que, paradoxalement vu l’importance de cet event, on ne se serait vraiment pas attendu à croiser ici. Mais nous vous conserverons le suspense sur ce point précis.

Concernant les dessins, c’est parfait, ou peu s’en faut. Dans des styles extrêmement différents, Phil Jimenez, Amanda Conner et George Pérez excellent chacun à leur manière. Phil Jimenez offre cette patte à la fois douce et moderniste, à la manière d’un Gary Frank, tandis qu’Amanda Conner prête son pinceau à l’héroïne à qui il sied le mieux : Power Girl, qui, sous ses doigts, évite la vulgarité pour tomber dans ce sex-appeal cartoon terriblement attachant. Enfin George Pérez, avec ses airs rétro, son soin du détail et ses planches extrêmement fournies, apporte une touche de nostalgie à l’ensemble et ne cesse de rappeler au lecteur les prouesses qu’il avait étalées sur Crisis On Infinite Earths, qu’il avait dessinée du premier au dernier numéro. Dan Jurgens, pour le Secret Files sur lequel il officie, s’apparente d’ailleurs pas mal à la direction prise par George Pérez – il faut dire que les deux artistes sont quasiment contemporains – avec peut-être moins de panache ; enfin Justiniano s’occupe logiquement du Infinite Crisis Special : Day Of Vengeance puisqu’il s’était chargé de la mini-série éponyme, et comme le disait Darthfry dans sa review du tome 3, il fait probablement partie de ces artistes qui font le job sans devenir la coqueluche de beaucoup de lecteurs.

Certes, Infinite Crisis n’est pas parfait. Il compte son lot de morts stériles mises en scène pour les quotas et il pourrait avoir l’air confus pour le premier venu. Cependant, par son étendue, il sait aussi merveilleusement exploiter et mettre en valeur la richesse du DC Universe ; Infinite Crisis embrasse déjà une quantité folle de personnages, multiplie les références à Crisis On Infinite Earths, risque même quelques considérations méta-textuels sur le chemin de l’éditeur depuis la crise, le tout en marquant un tournant historique à de nombreux niveaux pour DC Comics. C’est le genre de récits qui vous donnent le béguin pour un éditeur, ou qui vous rappellent pourquoi vous l’aimez.