La première idée du Green Lantern apparaît au cours de l’année 1939, dans l’esprit de Martin Nodell, jeune illustrateur de vingt-cinq ans en quête de travail. Issu d’une famille d’immigrants juifs, Nodell entre dans le monde des comics par accident, après le décès de son père, et le besoin de gagner sa vie et soutenir sa famille. Il abandonne sa carrière d’acteur de théâtre pour rejoindre All-American Publications, et s’attaque à la création d’un personnage inspiré du boum des super-héros, engendré par le Superman de Siegel & Schuster en 1938.

Nodell entame une ébauche après une réunion avec Sheldon Mayer, éditeur chez National. Sur le chemin du retour, le scénariste aperçoit sur les rails du train un employé de compagnie ferroviaire faire signe au conducteur en se servant d’une lanterne rouge. Les réseaux de chemins de fers de l’époque étaient organisés autour de cette signalétique, à cause du bruit des locomotives, qui demandaient un langage visuel et non verbal. Nodell verra dans cette lanterne une parabole symbolique. Il ajoute par dessus cette idée un costume, une météorite – c’était ça ou « temple random » – et un serment, pour mettre en route Alan Scott, qui apparaît pour la première fois dans All-American Comics #16, en juillet 1940.

Scott n’a rien à voir avec Hal Jordan, le Green Lantern du Silver Age qui reprend l’idée de space-adventurer à la John Carter ou Flash Gordon. Ils n’ont en commun qu’une lanterne, un serment et un anneau. A l’époque, Nodell dit s’être inspiré des héros de la mythologie grecque pour le costume d’Alan Scott. C’est dans ce panthéon qu’a été forgé l’imaginaire des premiers super-héros – guerriers invincibles, souvent pourvus d’une faiblesse quelconque héritée du talon d’Achille. Le Superman des années ’40 s’inspire des exploits d’Hercules. Le premier Flash porte le casque de Mercure, transcription romaine du dieu grec Hermès. Wonder Woman traverse les parutions DC comme l’héritière des grandes épopées homériques (avec le bondage en bonus.). Alan Scott, en revanche, ne se retrouve pas dans cet héritage. Le bagage mythologique du personnage va plutôt chercher du côté des sagas Nordiques et des légendes Vikings.

L’anneau des Green Lantern s’inspire d’un opéra allemand de Richard Wagner, L’anneau du Nibelung (« Der Ring Des Nibelungen »). Martin Nodell explique y avoir trouvé l’idée d’un anneau source de pouvoirs, qui deviendra le symbole des Green Lanterns au fil des générations de publication. L’oeuvre du compositeur convoque de nombreuses légendes et récits de la vieille mythologie Nordique, qu’il réinterprète à son époque. L’ancêtre d’Alan Scott et de son anneau remontent à plus loin, et naît dans un ensemble de textes qui ont inspiré d’autres fictions bien connues. Bref, on va causer opéra.

Boom Hilda

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Wagner commence à travailler sur L’Anneau du Nibelung en 1849, et n’achèvera le travail qu’en 1876. L’oeuvre se compose de trois actes et d’un prologue, et s’inspire de vieilles légendes ou récits Nordiques et Germaniques – Le Nibelunglied, le mythe d’Andvari, la Volsunga Saga, l’Edda poétique et la Thidrekssaga. On y retrouve les Dieux du panthéon Viking (Odin, Thor, Loki), les héros Siegfried et Brünnhilde, et la récurrence de motifs héritée de ces textes anciens.

Le récit raconte comment Alberich, un nain de Nibelheim, amoureux des sirènes du Rhin, entreprend de leur faire la cour. Moqué par les filles de la rivière, il dérobe l’or qu’elles devaient garder. Avec, Alberich jure de forger un puissant anneau magique, source de pouvoirs pour quiconque le porte. Au Valhalla, Wotan (Odin, chez les Germaniques) entend parler de l’anneau. Sur le conseil de Loge (Loki), le Dieu des Dieux va dérober à Alberich ses richesses et arracher l’anneau de son doigt. Humilié, le nain maudit sa création : celui qui le porte attirera à lui l’assassin. Wotan offre l’anneau en tribut à Fafner et Fasolt, les deux géants bâtisseurs du Valhalla.

La seconde partie de l’opéra se concentre sur la naissance du héros Siegfried, grande figure des légendes Germaniques et Nordiques. Né d’un amour incestueux, les parents de Siegfried sont pourchassés par la walkyrie Brünnhilde, fille d’Odin, qui choisit de les épargner. Siegfried vient au monde, et Brünnhilde est punie pour avoir désobéi à son père. Celui-ci la plonge dans un sommeil profond, au milieu d’un cercle de feu, que seul celui qui ne connaît pas la peur pourra traverser.

Pendant que Siegfried grandit, Fafner, l’un des géants bâtisseurs, s’est transformé en dragon après avoir hérité de l’or d’Alberich. L’anneau dort au milieu de son trésor. Siegfried, devenu adulte, reforge l’épée brisée de son père et part en quête d’aventures. Il tue Fafner et récupère l’anneau, sans en comprendre le pouvoir. Dans sa quête, Siegfried trouve le cercle de feu où sommeille Brünnhilde. Il traverse les flammes et la réveille d’un baiser.

Dernière partie de la pièce, le Crépuscule des Dieux réalise la prophétie de l’anneau, lorsque Siegfried est assassiné par le fils d’Alberich. Le héros est jeté dans un brasier, dont le feu s’empare du ciel et embrase le Valhalla. Le Rhin déborde, l’anneau et le fils d’Alberich sont noyés, finalement, lorsque l’histoire prend fin.

Kidfried

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La bague des Green Lantern n’est qu’une des récupérations de la tétralogie de l’Anneau. Si Nodell en reprend l’instrument, Gil Kane et John Broome reprendront de leur côté l’archétype du héros sans peur lors de la création d’Hal Jordan. Alan Scott sera, aux premiers pas des surhommes de papier, un étrange témoin de cet héritage Viking, retracé en opéra par un compositeur allemand.

Au sein des comics, Marvel a rendu un hommage à l’Anneau dans la série The Mighty Thor. Entre les numéros #295 et #299 (1980), Roy Thomas reprend l’intrigue de l’Anneau en l’adaptant à l’imaginaire du héros de Jack Kirby. On y retrouve l’anneau, Alberich, Fafner, et l’épée de Siegfried que Thor emprunte le temps de quelques numéros. Au Japon, le manga Saint Seiya utilise l’intrigue de l’Anneau dans la saison « Asgard ». L’adaptation animée de Space Pirate Captain Harlock (Albator) récupère quelques unes des musiques de Wagner. En franco-belge, Alex Alice a réalisé une trilogie adaptant le mythe de l’Anneau entre 2007 et 2011.

Au cinéma, un passage de l’oeuvre s’est souvent illustré à l’écran : La Chevauchée des Walkyries, que l’on entend dans Mon Nom Est Personne de Sergio Leone, et dans le film Apocalypse Now. Employé pour symboliser la folie guerrière des bombardements au Vietnam, ce morceau est réutilisé par Zack Snyder lorsqu’il adapte Watchmen pour DC Comics. A l’enterrement du Comédien, le Dr. Manhattan se souvient de la guerre du Vietnam, où résonne encore La Chevauchée en fond sonore. Un hommage du réalisateur au très grand film de Francis Ford Coppola.

Le mythe de Siegfried est aussi employé par Tarantino dans son Django Unchained. Quand il apprend que la femme de Django s’appelle Brünnhilde, le Dr. Schultz raconte à son ami la légende de Siegfried, héros sans peur qui pourfend le dragon. Django devient ensuite l’image moderne de ce héros, en version western spaghetti et blacksploitation. Le script original du film a été publié en BD chez Vertigo Comics, Django est d’ailleurs reparu dans la série Django/Zorro depuis. Autre lien, le Matrix Revolutions des Wachowsky, adaptation inavouée des Invisibles de Morrison, rend hommage aux titres de l’Anneau avec quatre morceaux de la bande originale : Das Banegold (Das Rheingold), Die Brunett Walküre (Die Walküre), Kidfried (Siegfried) et Neodämmerung (Götterdämmerung).

Ring Bearer ? Barell Rider !

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Vous avez peut-être observé, dans cette chronique, une ou deux idées qu’on retrouve dans une autre saga. Le cycle de l’Anneau, de J.R.R. Tolkien, est souvent associée à l’oeuvre de Wagner, contre le refus de l’écrivain d’ailleurs, qui a toujours contesté ces ressemblances. Tolkien partage avec le compositeur son amour du folklore Nordique. Il s’est aussi inspiré des vieux textes et légendes – Beowulf, la Volsunga Saga et l’Edda poétique – pour le récit de son propre Anneau. Certains de ses textes avaient déjà été employés par Wagner, c’est ainsi que les philologues justifient les grandes ressemblances entre l’Anneau et la Terre du Milieu.

Cependant, si Wagner reprend Andvari pour créer l’anneau de pouvoir, il ajoute la malédiction (« apporte la mort de l’un et la convoitises des autres ») qui sera déterminante dans le cycle de Toklien. Dans l’opéra, Alberich construit aussi avec l’or du Rhin un heaume magique, le Tarnhelm, qui rend invisible son possesseur. Une autre idée que l’on retrouve chez l’auteur de Bilbo. Mais, qu’il ait ou non été chercher dans les idées de Wagner, l’oeuvre de Tolkien partage surtout les images et récurrences d’une même mythologie. L’avis général est que les deux récits ne sont que des actualisations de vieilles légendes, comme pour Brünnhilde et la Belle au Bois Dormant.

J.R.R. Tolkien a d’ailleurs vu bien plus loin. Son oeuvre a contribué plus qu’aucune autre au genre « fantasy », et son héritage nous parvient encore aujourd’hui sous une forme ou une autre. En définitive, les héros du cycle de l’Anneau ont un ancêtre commun avec Alan Scott et les Green Lanterns du Silver Age, tous descendants d’un folklore que l’opéra et la littérature auront achevé de sauvegarder pour les lecteurs d’aujourd’hui.

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13 Commentaires sur "Off My Mind #20 – Alan Scott et l’héritage Viking"

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Ares

Chronique très intéressante. ;)

Raeve

J’ignorais complètement cette inspiration pour Green Lantern. J’espère qu’on aura droit à d’autres chroniques du genre car c’était très sympa!
Merci d’avoir éclairer ma lanterne Corentin! ;)

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[…] Off My Mind #20 : Alan Scott et l’héritage Viking […]

Gordon_Freeman

Pas mal du tout :)

Mocassin

Du bon boulot, c’est cool d’avoir qqch de plus « culturel » sur le site ! :)

ArnoKikoo

Corentin c’est notre caution culture :) C’est le seul qui a fait des études parmi nous, aussi, sinon on est tous des gros teubés ^_^

Blague à part c’est effectivement très instruisant et vos retours font vraiment plaisir :)

Mocassin

Je voulais pas dire que les autres membres du staff étaient idiots, juste que c’est bien d’avoir une certaine diversité de chroniques ! ^^

wallaby

Super chronique!! =) au passage je vous conseille fortement d’ecouter les 4 opéras de Wagner sur l’anneau des niebelung !! =)

Arnonaud

Super article ! Vraiment très intéressant. Un bon complément aux articles des premiers Green Lantern Saga d’Urban qui expliquait d’autres inspirations (complémentaires) pour les Green Lantern du Silver Age, mais du côté de la littérature de SF cette fois. C’est toujours intéressant de voir que les super-héros et leurs histoires ne sortent pas de nulle part mais son héritiers d’une tradition de légendes et de littérature.

Lagnar

Excellent article ! Très instructif en tout cas, vivement le prochain =)

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[…] – Wonder Woman n’en est qu’une des nombreuses héritières, et si Martin Nodell a été chercher l’anneau des Lanternes dans un autre pan mythiqu…, cette idée de l’origine sert un peu plus l’Amazone que la simple anecdote […]

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