Tout d’abord, un grand merci à danahan de nous avoir soufflé l’idée, dans les commentaires de notre dernier top, de consacrer un top 10 aux elseworlds de DC Comics pour pallier à mon imagination défaillante. Les elseworlds, vous le savez peut-être, sont un peu les fils spirituels des imaginary stories qui faisaient fureur au Silver Age, et prennent comme postulat de base une légère variation de l’univers canon : par exemple, et si Batman était un vampire ? Ou alors et si Superman s’était écrasé en Union Soviétique plutôt qu’aux États-Unis ? Ces récits s’affranchissent ensuite de la continuité pour profiter au maximum du concept initial. Comme d’ordinaire, nous vous encourageons à nous donner de bonnes idées pour les tops suivants, en les accompagnant de vos sélections à vous !

Ceci dit, avant que vous sautiez sur vos claviers, une petite précision est nécessaire, puisque le terme elseworld peut-être considéré de différentes manières. On a en effet souvent tendance à le rattacher à n’importe quelle réalité alternative : InjusticeSuperman : Terre-UnThe Dark Knight Returns, etc. Tous, selon cette définition large, sont des elseworlds. C’est la voie que nous avions commencé par prendre avant de réaliser que certains récits posaient problème, par exemple, est-ce que All-Star Batman & Robin, The Boy Wonder est un elseworld ? Et si oui, All-Star Superman en est forcément un également, non ? Et quid du Joker de Bermejo et Azzarello ? Et que faire des elseworlds qui ont depuis été rattachés à la continuité ? Beaucoup de choix devaient être pris et relevaient pour la majorité du simple arbitraire.

Toutefois, avant d’être une catégorie fourre-tout pour tous les récits alternatifs, leelseworld logo terme Elseworld était un véritable imprint de DC Comics, au même titre que Vertigo, reconnaissable à son logo emblématique, et qui fut ouvert avec la publication de Gotham By Gaslight en 1989. Les avantages de cette restriction est qu’elle balaie tous les doutes touchant à l’éligibilité de telle ou telle publication, et de limiter la sélection à des récits moins renommés que des sempiternels Dark Knight Returns ; son désavantage est qu’elle exclut des récits qui ont tout d’un elseworld comme Injustice, et d’aborder des œuvres qui n’ont probablement la carrure d’un Dark Knight Returns. Ça, c’était notre intention de base, mais on s’est gourés pour Superman : Secret Identity et Batman : Year 100, qui ne sont pas sortis sous le label elseworld, mais qui sont parus à une époque où tout récit de ce type était assimilé à cet imprint, d’où notre erreur. Et vu qu’on est paresseux, on ne compte pas actualiser ce top 10.


nine lives 10. Batman : Nine Lives

Parution : Avril 2002 Scénariste : Dean Motter Dessinateur : Michael Lark Encreur : Michael Lark

Gotham City, années 40, Dick Grayson, détective privé, accusé, à tort, par le commissaire Gordon, du meurtre de Selina Kyle dont il était le garde du corps jusqu’à… la veille. Sans oublier que la secrétaire/assistante à titre gracieux du détective est la fille du commissaire. Ambiance film noir. Il ne manque que le Dalhia Noir. On ajoute à cela Batman et sa panoplie d’ennemis mais pas forcément sous les formes espérées. Chacun a été réécrit pour s’ancrer dans cette univers mais d’une façon réaliste à la manière de Nolan dans sa saga du Dark Knight.

L’enquête est menée par les deux héros, Batman et Grayson, qui ne se connaissent ni d’Eve ni d’Adam, le premier prenant le second pour un suspect. Si l’utilisation de Batman n’est pas si originale, c’est plutôt son entourage qui s’imbrique à merveille dans cette noirceur. Les fans de Dick Grayson seront ravis (coucou Audy !), il y est bien exploité. L’ambiance est bien retransmise par le dessinateur, un habitué du comics « policier » avec Gotham Central. Nine Lives est hélas passé un peu inaperçu et totalement inédit en France, pour l’instant, ce qui explique probablement qu’il ne soit que dixième de ce top. Et pourtant, il a reçu de bonnes critiques outre Atlantique !

– James Edge Grayson

Thrillkiller 9. Thrillkiller

Parution : Janvier 1997 – Avril 1998 Scénariste : Howard Chaykin Dessinateur : Dan Bereton Encreur Dan Bereton

Lorsque l’on replace les aventures de Bruce Wayne dans les années 60, rien ne nous oblige à impliquer Adam West dans l’équation. Ce récit, signé Howard Chaykin, a le mérite de nous plonger au sein d’un univers totalement inédit : ce sont en effet Batgirl et Robin qui ont initié la lutte contre le crime organisé à Gotham. Bruce est ici un simple inspecteur de police, et a dû vendre son manoir à Barbara Gordon, suite à divers problèmes financiers. Cet elseworld a le mérite de réinventer totalement le mythe de Batman et surprend par son ambiance à la fois haute en couleur et glauque à souhait.

Récit riche en rebondissement, Thrillkiller repose sur une enquête qui mènera notre dynamic duo à se frotter à la pègre et aux mystères qui entourent ce milieu, tout en nous présentant un nouveau personnage qui risque fort de venir mettre un grand coup de pied dans la fourmilière qu’est Gotham City, une femme bien étrange qui se fait appeler le Joker. Œuvre totalement psychédélique, servie par les illustrations d’un Dan Beretron au sommet de son art, Thrillkiller se paie aussi le luxe d’être un polar réussi, en plus d’être empreint d’une touche de féminisme, ce qui peut surprendre quand on sait que cela sort de la plume de Chaykin.

– Zeppeli

Gotham-by-Gaslight 8. Batman : Gotham By Gaslight

Parution : Février 1989 Scénariste : Brian Agustyn Dessinateur : Mike Mignola Encreur P. Craig Russell

Là où le superbe Batman : The Doom That Came To Gotham profitait des talents de scénariste de Mike Mignola sans que celui-ci ne touche aux cases intérieures, Batman : Gotham By Gaslight prend le parti inverse puisque le grand Mignola ne s’occupe que du dessin, laissant le scénario à Brian Augustyn, davantage connu pour avoir été l’éditeur de Flash et la Justice League dans les années nonante. Gotham By Gaslight peut être considéré comme le tout premier elseworld jamais publié par DC Comics. S’il n’arborait pas le fameux logo lors de sa première édition, les versions suivantes n’ont pas manqué de l’intégrer – une manière peut-être de légitimer le travail de Brian Augustyn qui n’aurait pas été averti, selon la légende, que Batman évoluait à notre époque et pas au XIXe siècle.

Cette erreur mineure permet de proposer aux lecteurs pour la première fois une histoire de Batman dans un univers complètement déconnecté de celui auquel il est habitué, permettant sans s’embarrasser de justifications bancales d’amener Batman à rencontrer, par exemple, Sigmund Freud ou Jack L’Éventreur. Ce récit à la renommée conséquente a notamment inspiré un épisode de la géniale série animée Batman : The Brave And The Bold (‘Trials of the Demon) et permis aux joueurs de Batman : Arkham Origins, d’incarner le justicier dans son costume du XIXe.

World's_Funnest 7. Superman & Batman : World’s Funnest

Parution : Novembre 2000 Scénariste : Evan Dorkin Dessinateurs : Mike Allred, Brian Bolland, Frank Cho, Stephen DeSteefano, Dave Gibbons, Joe Giella, Jaime Hernandez, Stuart Immonen, Phil Jimenez, Doug Mahnke, David Mazzucchelli, Frank Miller, Sheldon Moldoff, Glen Murakami, Norm Rapmund, Alex Ross, Scott Shaw, Jay Stephens, Ty Templeton, Bruce Timm, Jim Woodring

Détournant le principe du titre World’s Finest, qui réunit traditionnellement Batman et Superman, en World’s Funnest, en déplaçant l’attention sur leurs lutins de la cinquième dimension respectifs, Bat-Mite et MxyzptlkEvan Dorkin propose une histoire courte complètement déjantée et parfois franchement hilarante, qui en profite pour rendre un hommage tendre à la carrière de ces deux personnages mythiques.

Partant d’une dispute entre les deux êtres omnipotents, chacun étant attaché à son héros favori, le conflit dégénère rapidement dans des proportions cosmiques et finit par affecter toute la réalité, laissant impuissants des êtres aussi redoutables que le Spectre. Ce one-shot profite d’ailleurs de la patte graphique d’une flopée de dessinateurs de légende, de Brian Bolland à Alex Ross en passant par Frank Miller ou Bruce Timm, les changements de dessinateurs étant justifiés par des changements de dimension pour les deux diablotins facétieux.

Batman_The_Doom_That_Came_To_Gotham_Vol_1_1 6. Batman : The Doom That Came To Gotham

Parution : Novembre 2000 – Janvier 2001 Scénaristes : Mike Mignola, Richard Pace Dessinateur : Troy Nixey Encreur : Dennis Janke

M’est avis que l’univers de H.P. Lovecraft est particulièrement difficile à retranscrire sur un format aussi visuel que celui de la bande-dessinée, tant la tension qui fait son essence est bâtie non sur la description et la représentation des horreurs, mais sur leur suggestion, fugace et insaisissable. Pourtant, cette courte mini-série se tire avec honneur de l’exercice, profitant sans doute de la familiarité de son scénariste, Mike Mignola, avec l’univers de Lovecraft.

Si l’idée de mêler de faire plonger Batman dans l’univers de Lovecraft est déjà terriblement excitante, le récit va encore plus loin en étendant son influence à une foule de personnages secondaires, dont les approches inédites restent ici chaque fois mémorable. Rajoutez-y le délicieux cadre des années 20, auquel s’ajoute ce goût de fin du monde particulièrement angoissant, et vous tenez une perle, dont le caractère inédit en édition collectée, aussi bien en vo qu’en vf, reste un mystère insoluble. Et s’il existe bien des rumeurs sur une éventuelle réédition pour décembre de cette année, son absence des sollicitations d’octobre n’est guère encourageante – reste à voir celle du mois prochain !

batman dracula red rain 5. Batman & Dracula : Red Rain

Parution : Décembre 1991 Scénariste : Doug Moench Dessinateur : Kelley Jones Encreur : Malcolm Jones III

Le run de Doug Moench et Kelley Jones sur Batman est assez particulier, notamment grâce à ses dessins, pour mériter le détour, comme le soulignait ArnoKikoo dans une review. Mais parmi les points forts de ce run, on retient souvent ce graphic novel, parmi les premiers à sortir sous le label elseworld, qui achevait le rapprochement de Batman avec le mythe des vampires, relié par la symbolique de la chauve-souris.

Dans ce récit qui a ouvert le pas à une trilogie entière, souvent désignée sous le nom de Batman : VampireBatman n’affronte rien de moins que le seigneur des ténèbres en personne : Dracula lui-même ! Hélas, le prix à payer pour le défaire sera peut-être trop grand pour qu’on puisse glisser cette histoire dans la continuité. Qu’à cela ne tienne : le plaisir de voir un Batman vampirique dessiné par Kelley Jones est trop grand !

Batman_Year_100_1 4. Batman : Year 100

Parution : Février 2006 – Mai 2006 Scénariste : Paul Pope Dessinateur : Paul Pope Encreur : Paul Pope

Comme son nom l’indique, le très particulier Batman : Year 100 de Paul Pope situe son action en 2039, soit 100 ans après la première apparition de Batman dans les pages de Detective Comics, l’occasion pour l’auteur de le placer dans un état policier et dystopique selon l’habitude de la science-fiction futuriste.

Largement concentré sur une action mise en scène avec une esthétique propre à Paul Pope, le mystère au centre du récit réside dans l’identité du porteur du masque du Batman, qui a alimenté de nombreux débats depuis la sortie de cette mini-série. La patte graphique de Paul Pope fait partie intégrante de l’identité de ce récit, et en constituera autant un atour pour certains qu’une barrière pour d’autres, même si ces incursions dans les comics mainstream sont trop rares pour ne pas être soulignées avec insistance. En attendant une réédition du côté d’Urban, vous pouvez soit vous défaire d’un rein, s’il vous en reste encore, pour mettre la main sur la version de Panini, qui a le désavantage de ne pas inclure le bref Berlin Batman tiré du Batman Chronicles #11, à la différence des rééditions US.

Superman_Secret_Identity_Vol_1_1 3. Superman : Secret Identity

Parution : Janvier 2004 – Avril 2004 Scénariste : Kurt Busiek Dessinateur : Stuart Immonen Encreur : Stuart Immonen

Bien que, aux yeux du grand public, les brèches du quatrième mur semblent réservées à Deadpool, ce dernier n’en a en vérité pas l’exclusivité puisque, par exemple, Barry Allen avait déjà rencontré son éditeur Julius Schwartz dans le Flash #179 de 1968. C’est d’ailleurs dans ce numéro qu’est apparue Earth-Prime pour la première fois dans l’univers DC, soit l’équivalent de notre terre du vrai monde réel de la réalité véritable, inséré au milieu de Earth-OneEarth-Two et consorts.

C’est précisément cette planète qui a inspiré Kurt Busiek, qui s’est toujours demandé quelle serait la vie d’un gosse nommé Clark Kent s’il vivait dans notre monde plutôt que dans celui des super-héros. Mais le grand coup de génie de Busiek ici, c’est que plutôt que de briser le quatrième mur, il fait exactement l’inverse : au lieu d’immiscer le monde réel dans la fiction, il immisce la fiction dans le monde réel, puisque ce gamin tout à fait banal à la différence près qu’il s’appelle Clark Kent… se découvre des pouvoirs à l’adolescence. Le génie se poursuit au-delà de ce postulat de base puisque ce récit est capable d’interpeller et de toucher le lecteur comme peu d’autres peuvent le faire. Un bijou.

superman red son 2. Superman : Red Son

Parution : Juin 2003 – Août 2003 Scénariste : Mark Millar Dessinateurs : Dave Johnson, Kilian Plunkett Encreurs : Walden Wong, Andrew Robinson

Et si le jeune Kal-El s’était écrasé en Union Soviétique plutôt qu’au Kansas ? C’est à cette question déjantée, mais géniale, que Mark Millar répond dans cette mini-série de trois numéros. Sans tomber dans la fable politique dégoulinante, il propose une relecture du mythe de Superman, ici transformé en symbole de propagande soviétique, qui, paradoxalement, est considéré par certains… comme la meilleure histoire de Superman !

Bien loin de l’humour décomplexé d’un Kick-AssRed Son n’est pas dénué de subtilité et a été consacré outre-atlantique comme la meilleure histoire jamais écrite par Mark Millar. Et même si c’est ce récit a eu la faiblesse de sceller un différend entre Mark Millar et son compatriote Grant Morrison, à qui on devrait en réalité la conclusion de Red Son, vous auriez tort de ne pas lui laisser sa chance, à fortiori lorsqu’il est disponible dans le catalogue d’Urban depuis de nombreux mois.

kingdom come 1. Kingdom Come

Parution : Mai 1996 – Août 1996 Scénariste : Mark Waid Dessinateur : Alex Ross Encreur : Alex Ross

Grand vainqueur avec une bonne marge de notre classement, Kingdom Come est considéré par beaucoup comme l’elseworld le plus riche et le plus abouti jamais publié par DC Comics. Écrit par un Mark Waid qui n’avait pas encore la reconnaissance qu’il rencontre aujourd’hui et dessiné – peint ! – par un Alex Ross couvert de louanges suite à la sortie de Marvels du côté de la concurrence, il dépeignait un futur possible de notre univers où les plus grands héros se seraient retirés pour laisser la place à une nouvelle génération de justiciers aux manières radicales.

Il est par ailleurs intéressant de considérer Kingdom Come au prisme de l’époque qui l’a vu naître, puisque les ventes d’alors étaient dominés par Marvel et Image, tous deux ayant bâti leur succès d’alors sur des comics violents et à la subtilité discutable, mais au charisme bad-ass qui ne laissait pas indifférent la relève du lectorat. Kingdom Come fustige implicitement cette tendance, en mettant en scène la victoire des héros ‘d’autrefois’ sur les nouvelles stars de la justice – peut-être des métaphores du Punisher ou de Spawn. Merveille d’intelligence et merveille visuelle, l’empressement dont a fait preuve Urban pour fournir une édition complète de cette mini-série en dit beaucoup sur son caractère indispensable.


En interne, de grands écarts séparent les quatre premières entrées de ce classement tandis que les six dernières sont beaucoup plus rapprochées – et ce n’est guère étonnant, compte tenu des réputations respectives de Kingdom ComeRed SonSecret Identity et Year 100, qui constituent véritablement le quadrige à retenir de la gamme elseworld, les autres récits de cet imprint, figurant ou non dans ce top, étant en général au mieux des petites perles discrètes, au pire des récits franchement dispensables, et qui auraient sombré dans l’oubli s’il n’y avait le gimmick de leur postulat alternatif de base. Niveau compatibilité, c’est à nouveau TheRiddler qui remporte la palme, puisque huit titres de sa sélection ont atterri dans le palmarès final. Enfin, le consensus tombe aussi largement sur Kingdom Come en nombre de premières places décrochées, favori de sept des seize membres ayant contribué à ce top 10.

À vous maintenant ! Quels sont les meilleurs elseworlds que vous retenez de cet imprint, discret depuis plusieurs années pour ne pas dire mort ?