Critique de Sandman T6
Les points positifs :
  • Une utilisation intelligente d’éléments installés au préalable
  • Toujours cette richesse inouïe
  • Émouvant
Les points négatifs :
  • Plus lent que les tomes précédents
  • Le style de Marc Hempel divise
  • Parfois trop cryptique ?

« Après tout, il y a mille fois mille autres choses à voir ici, dans le Songe. » – Morphée


  • Scénario : Neil Gaiman – Dessin : Kevin Nowlan, Marc Hempel, Glyn Dillon, Charles Veses et d’autres
  • VERTIGO ESSENTIELS – Sandman Tome 6 – 26 Juin 2015 – 408 pages – 35 € / 51.70 frs

On se rapproche de la fin de cette série révolutionnaire qui, au même titre que Watchmen, a contribué à donner au comics ses lettres de noblesse. Comme je l’expliquais dans le dernier DCP On Air : Le Mag, je me demande parfois à quoi servent ces reviews de Sandman puisque ceux qui ont acheté les cinq premiers tomes ne vont probablement pas s’arrêter en si bon chemin, et que ceux qui n’ont pas lu les cinq premiers tomes vont de toute façon se concentrer sur le premier tome pour décider si oui ou non ils vont donner sa chance à la série. Hélas, sous peine de devoir payer la tournée lors de mon prochain passage à Strasbourg, je suis contraint sans pitié à faire tous les six mois ces reviews de Sandman, et Dieu sait si Neil Gaiman ne me complique pas la tâche avec la richesse dont déborde son œuvre.

Contient : The Sandman (Vol. 2) #57-69, Vertigo Jam #1, ainsi que des extraits de The Sandman Companion

Daniel, le fils de Hippolyta Hall (introduite dans le premier tome), a été enlevé. Par qui ? Cela reste à déterminer, mais les soupçons se portent sur le Maître des Rêves lui-même puisqu’il avait annoncé à l’ancienne super-héroïne venir reprendre un jour celui qu’il considérait comme son fils puisqu’il était né dans son domaine onirique il y a des années. Ravagée par le désespoir et un terrible désir de vengeance, la mère éplorée se lance alors dans une quête pleine de souffrances, où elle ira chercher l’assistance des terrifiantes Bienveillantes, plus anciennes que les dieux eux-mêmes, pour mettre la main sur son fils et se venger de Morphée. Serait-ce la fin de Sandman ?

Ce tome a un goût de fin. Nous nous approchons de la fin de la série – le dernier tome, probablement prévu pour la fin de l’année, se concentrera sur la veillée funèbre de Morphée – et déjà là on sent qu’on touche à la conclusion de la grande saga de Neil Gaiman. Dans cette optique, un sentiment de mélancolie fort savoureux persiste tout au long de ce volume, accentué par les au revoir d’un Morphée mûri par les aventures qu’il a connues dans les tomes précédents, moins impulsif et par conséquent, plus sympathique.

Une passivité frustrante

En dépit de ça, il y a quelque chose de frustrant dans la passivité qu’adopte notre héros face aux événements qu’il affronte dans ce sixième tome. Neil Gaiman a avoué avoir voulu construire cet arc sur le modèle d’une tragédie grecque – lesquelles, rappelons-le, se terminent généralement par la mort du protagoniste principal. Cependant, à la différence d’une tragédie grecque, Morphée n’est pas dépeint en proie au doute face à un dilemme moral décisif, et semble simplement subir la tourmente qui souffle sur son royaume et sur lui. Cette passivité communique au lecteur une impression d’impuissance assez agaçante, surtout lorsqu’on sait de quoi est capable le Maître des Rêves.

Cette inaction générale est d’ailleurs renforcée par le rythme extrêmement lent de ce grand arc qui occupe l’entièreté du volume, là où la plupart des tomes précédents était partagé sur plusieurs petites histoires. Cette différence a été calculée par Neil Gaiman, qui a, dès le départ, construit cet arc en vue d’être collecté plutôt que de penser le single comme support principal. Pour ces raisons, l’action est extrêmement étirée, parfois jusqu’à la stagnation, rajoutez-y la passivité déjà évoquée de Morphée et la lecture de ce tome pourra être douloureuse à de nombreux égards.

Les graines semées en chemin par Neil Gaiman donnent leurs fruits

Pour autant, les qualités qu’on retrouvait dans les autres tomes n’ont pas disparu. Il y a toujours cette profusion de références, cette qualité de l’écriture qui apparente Neil Gaiman à un écrivain plus qu’à un simple scénariste de comics. D’autre part, par rapport aux volumes précédents, ce tome se détache particulièrement dans sa manière de réutiliser des éléments introduits au préalable. Neil Gaiman faisait déjà étalage de cette habitude habile par le passé, comme lorsqu’il amenait le Rêve à croiser Nada, son amour d’antan renié, lors de son premier voyage aux Enfers dans le Sandman #4 avant que le lecteur ne fasse plus ample connaissance avec ce personnage dans le Sandman #9.

Mais ici, dans cette démarche conclusive, cet aspect prend une ampleur inégalée, impliquant une foule de détails glissés dans les aventures précédentes pour leur donner une importance insoupçonnée. Citons, en vrac, les utilisations de Nuala, la fée assignée au service du Rêve à l’issue de l’arc Season of Mists Loki, qui était redevable à Morphée à la fin du même arc ; Thessaly, la sorcière charismatique de l’arc A Game Of YouLucifer, qu’on voit pour la première fois dans son fameux piano-bar à L. A., dans l’unique numéro qu’ont dû lire les producteurs de la série tv Lucifer Hippolyta Hall, mentionnée plus haut ; le Corinthien, qui fait ici son retour en prenant une place conséquente ; etc… Ces retours sur le devant de la scène témoignent de la formidable maîtrise de la narration qu’on trouve chez Neil Gaiman, révélant dans quelle mesure toute la saga était pensée comme une seule histoire et non comme une avancée à l’aveuglette au fil des arcs.

Un style soit émotionnellement fort, soit moche, à voir

Des dessins, on retient surtout de ce tome le style très particulier de Marc Hempel. S’il a suscité l’admiration de nombreux de ses collègues, comme P. Craig Russell, ce style, très caricatural, anguleux, avec des racines dans le cartoon dont il s’affranchit paradoxalement avec violence, ne plaira sans doute pas à tous. Il se détache avec une violence similaire de la direction artistique empruntée par la série jusque là, adoptant une approche plus minimaliste, frisant avec l’abstraction. Le résultat est qu’il transmet plus directement les émotions, ou qu’il tombe dans le ‘moche’ ? On laissera au lecteur le soin de juger.

Comme d’ordinaire, les bonus sont nombreux (une cinquantaine de pages), et comprennent des extraits de scripts originaux adressés aux artistes, mais aussi, et surtout, des entretiens avec les auteurs qui sont d’une aide précieuse pour apprécier les subtilités de cet arc lourd et pesant, et pour se rendre compte dans quelle mesure il est magistral dans sa manière de réunir toutes les pierres disposées jusqu’à ce stade de l’histoire. Si ces entretiens rattrapent tous les problèmes de rythme de cet arc, ça n’est pas certain, mais ça allège un peu sa dimension cryptique et pour ça, leur présence est salutaire.

La fin est proche, pour citer Rorschach, et ce goût d’apocalypse s’apprécie avec un plaisir presque masochiste. En revanche, le rythme de ce tome tranche drastiquement avec celui des précédents, et entache sur la plume poétique de Neil Gaiman, sur la richesse de ses histoires, et sur la profusion d’éléments qu’il réutilise avec intelligence. On pourra faire un parallèle entre le calvaire que subit Morphée durant cette traversée du couloir de la mort et celui subit par le lecteur tandis qu’il suit son héros endurer ces événements avec une passivité minérale, mais est-ce que ce sera suffisant pour nous faire passer un franc bon moment ? Pas sûr. Mais d’un autre côté, est-ce que le départ de ceux qu’on aime pourrait être jamais vécu comme un bon moment ?