Il y a de cela quelques années, un projet arriva sur le bureau des décideurs de DC, sous la forme d’un script de comics et de quelques planches, signées Frank Miller. C’était une histoire de Batman, dont le plot se résumait en trois mots. Batman vs Al Qaida. Décrite par son propre auteur comme une oeuvre de propagande, dans laquelle Batman “botte le cul” des terroristes, l’histoire fut refusée, et en définitive Holy Terror, Batman ! ne fut jamais publiée. À la recherche d’un éditeur, Miller finit par trouver refuge dans les pages de Legendary Comics, apparemment moins scrupuleux sur certains sujets.

Si Holy Terror est passée à côté de son propos, l’oeuvre et son auteur auront au moins accompli un fait marquant de l’histoire récente des comicbooks de super-héros, devenant l’illustration alpha du refus des éditeurs de corroborer le fascisme républicain – voire, plus simplement, de traiter de ce sujet difficile de manière aussi frontale. Il y a eu les exagérations nazies, les super-vilains communistes, et leur équivalent satiriques dans le camp Américain, mais aujourd’hui, on ne trouve pas de Captain Chariah ou de Dr. Excision dans les rogue gallery des têtes connues du DCU ou d’ailleurs. Le terrorisme et les comics, est ce que la guerre a seulement eu lieu ?

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Si vous avez regardé le documentaire en trois parties Super-Héros : L’Éternel Combat diffusé l’an dernier sur Arte, vous vous souvenez peut être d’une histoire de Superman datant des années ’40. Dans celle-ci, le surhomme est jugé inapte au service militaire (à cause d’une mauvaise utilisation de son pouvoir de rayons x). La raison est simple : si Clark Kent devait endosser l’uniforme et partir avec les alliés libérer l’Europe, il aurait réglé le conflit en une grosse après-midi. Problème, dans la vraie vie, celle qui s’étend au delà des frontières des pages et de l’écran de PC, la Guerre aurait continué, bien réelle, et l’intervention de Superman n’aurait au final rien changé. L’option adoptée fut donc de faire de Superman un patriote soutenant les troupes à sa façon, et de laisser la Guerre se faire, pour ne pas sacrifier à l’utopie de la fiction l’angoisse réelle d’un conflit meurtrier.

Cet exemple illustre la nécessité des comics de s’adapter. L’adversité en BD a toujours servi à dépeindre les peurs d’une nation. Dans les années 1930, les héros de pulps combattaient la pègre et les politiciens corrompus. Dans les années 1940, ils affrontaient les forces de l’Axe, de l’Allemagne Nazie aux armées du Japon. Par la suite, les premiers pas de la science et de l’exploration spatiale amenèrent la phobie de la vie extra-terrestre et des monstres nés d’expériences de savants fous. Les années ’70 virent l’establishment et la corruption politique se réaffirmer, avant que les gangs, la délinquance, la drogue et la fracture sociale ne prennent leur place dans les années ’80. Aujourd’hui, on parle du terrorisme comme d’une invention moderne, qui a donc logiquement elle aussi impacté le média.

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Tout commence par un monde fictif. New York devient Gotham City de nuit et Métropolis de jour, un monde dans lequel les gens ne tremblent pas à la menace d’une attaque terroriste. Ils commencent à peine à sourciller quand on leur annonce la prochaine invasion alien. Éventuellement, si le Joker est libéré de l’asile d’Arkham, ils vont s’autoriser une petite pétoche. Depuis les années ’40, les grands principes de cet univers ont été posés, et quoi qu’ils aient obéi à de nombreux faits d’actualités, les comics – et particulièrement les comics DC – n’ont jamais été le monde réel. Ils en sont un reflet, en deux dimensions, où l’actualité vient se greffer par l’évolution des styles et des thèmes abordées. La drogue, la lutte pour l’égalité raciale, le combat féministe, la plupart des grands sujets sociaux ont trouvé un écho dans les comic books de super-héros, qu’ils soient de l’une ou de l’autre maison. Le terrorisme s’est lui aussi plié à cette transfiguration fictionnelle : on ne cite pas Al Qaida, Isis ou la Nation Islamiste. Mais les figures sensées incarner le mal vont évoluer vers de nouvelles pratiques.

Prenons les faits les plus récents : on retrouve beaucoup de ce changement des mentalités dans les New 52. Exemple, l’écriture d’un auteur comme Scott Snyder. Lui même se revendiquant comme grand fan de Miller, il aura apporté, avec son Zero Year et son Batman : Eternal les deux mamelles symptomatiques de l’action terroriste : la folie idéologique d’une part, et de l’autre, la peur comme arme appliquée à toute une ville. Qu”ils soient religieux, philosophiques ou tout simplement absurdes, on peut résumer les motifs du terrorisme : une idéologie personnelle placée au dessus de tout, y compris de la vie humaine, et la trouille de voir un drame survenir sur le pas de sa porte. La Gotham City de Snyder est une New York dans l’après de son propre 11 septembre, où les vilains ne courent plus après l’argent ou la gloire, mais après le simple sentiment de puissance que leur confère l’ivresse de dominer, par la peur, si possible. À l’image de son Red Hood, qui est ou n’est pas le Joker suivant comment on le prend.

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Née des ruines du 11 septembre, la frayeur de voir sa ville s’effondrer est l’une des plus souvent liées à la menace terroriste. Cibles désignées par les groupes d’assaut, les villes sont ancrées dans l’inconscient collectif comme une zone de confort. Le fait que l’on puisse être attaqué chez soi, ou qu’un drame puisse survenir à quelques rues de sa maison, un endroit où l’on devrait en toute logique se sentir protégé, est un traumatisme né des assauts terroristes. L’une des peurs typiques du XXIème siècle. On retrouve cet effroi dans les New 52, à l’échelle planétaire, comme dans la série Earth-2. Après un premier assaut par les légions d’Apokolips, les habitants de Terre-2 vivent dans la menace permanente d’un retour de l’ennemi. On peut suivre cette frayeur dans l’action des gouvernements, et dans les mentalités de cette planète – tous traumatisés par un 11 septembre fictif qui leur a, déjà, beaucoup trop coûté. La version alternative existe, sous la plume de Geoff Johns et le trait de Jim Lee, bien que l’assaut fut moins meurtrier et donc, moins traumatisant. Le chaos urbain intervient aussi dans les pages de Green Arrow sous la direction de Jeff Lemire. À travers Komodo et le Comte Vertigo, l’auteur caractérise l’action terroriste, qu’il ira jusqu’à approfondir en donnant vie aux sectes quasi-religieuses des clans dans sa Outsiders War, quelques numéros plus loin.

Toujours dans le registre du vilain, le Joker, éternel protéiforme, est un bel exemple de la capacité des auteurs à opter pour telle ou telle interprétation selon ce qu’ils cherchent à raconter. Loin de la vision d’Alan Moore, ou même de celle proposée par Lee Bermejo, le King Joker de Batman Beyond opère selon un mode d’action plus proche du terrorisme que du braqueur de banques, ou du fou d’Arkham obnubilé par Batman. C’est un dément chaotique qui effraye et détruit – et c’est aussi ce qu’en fera Christopher Nolan dans sa trilogie cinématographique. Les adaptations ont toujours été un média utile pour illustrer cette évolution des mentalités. Vu que les films ne sont pas tenus d’obéir aux règles de continuité ou de caractérisation : ils sont libres, et amènent toujours avec eux une réinterprétation des personnages, pour un public différent.

Dans les films, qu’il s’agisse du Joker, de Bane ou de Ra’s Al Ghul, les trois ennemis qu’a dû affronter Bruce Wayne durant ces sept années sous la direction du duo Nolan, chacun d’entre eux use de l’iconographie terroriste, voire du discours assorti. Détournement d’avions, bombes, punition des infidèles et de la cité corrompue, suicide par le feu ou allocutions vidéos, tout est fait pour que la rogue gallery du Bat-verse devienne la représentation colorée des peurs Américaines dans l’après 11 septembre, sans que n’intervienne jamais l’idée de religion. On retrouve une iconographie du même genre dans le Man of Steel de Zack Snyder, quand le Général Zod menace de représailles une planète entière si elle refuse de ployer, ou lorsque Métropolis s’effondre, l’assaut intervenant directement sur le sol et les civils, et non plus dans l’espace entre soldats surentraînés. On peut même trouver des comportements terroristes dans la série Arrow sur la CW, via les vilains, mais aussi par la présentation de l’A.R.G.U.S. comme une organisation anti-terroriste d’état, et que l’on suit épisode après épisode en plus des histoires de super-héros.

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Chez Marvel, tout ça va plus loin. L’éditeur resté fidèle à sa promesse de réalisme exacerbé, en accompagnant les pompiers du 11 septembre dans un numéro devenu culte, et s’attaquant aux retombées du 11 septembre dans l’univers cohérent des comics. Qu’on pense aux Ultimates ou à Civil War, qui furent les principaux apports au débat dans les comic books de l’après 2001. On peut aussi citer les choix opérés pour déboulonner les préjugés ou la haine communautaire naissant de ce type d’événements, avec l’apparition des premiers héros arabes (comme les premiers héros noirs des années ’60/’70). Chez Marvel, il y a Miss Marvel, remplacée par une jeune femme musulmane des quartiers, et chez DC, la création de Simon Baz par Geoff Johns comme premier Green Lantern d’origine Libanaise, ou bien le plus discret Nightrunner, recrue française de la Batman Inc. et jeune de Clichy-sous-Bois d’origine Algérienne. Des messages de tolérance adressés à l’extrême droite Américaine, ou bien plus simplement, une manière de ne pas oublier que le véritable ennemi est bel et bien le terrorisme, sans couleur ni religion prédéfinie.

Les comics se sont donc adaptés à l’apparition de la peur terroriste dans l’après 11 septembre. Ils ont, consciemment ou inconsciemment, transmis les enjeux de cette lutte à une échelle acceptable, selon les règles en vigueur dans ces univers de fiction. Loin d’être obsédés par les faits, ou l’envie de “venger les victimes”, les auteurs ont intégré l’idée qu’il y a des méchants, en vrai, et que ceux qui nous effraient aujourd’hui agissent différemment de ceux d’hier. C’est avec les super vilains que s’exprime cette évolution. Dans les années ’40, le Joker volait des diamants, et à ses débuts, Lex Luthor n’était qu’un savant fou éventuellement avide. Par la suite, l’un est devenu un parrain du crime puis un serial killer solitaire, l’autre a fait fortune et est devenu président. En tant que chef d’état, d’ailleurs, le Président Lex Luthor décide, en 2003, d’envahir la nation – fictive, et oui – du Qurac, après que le leader de celle-ci soit accusé d’avoir financé les criminels internationaux… Comme quoi, hein. On ne se méfie jamais assez.

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Et à côté du mainstream, que peut on dire ? Loin des règles appliquées par la contrainte d’un univers partagé, les comics d’auteur (dits “creator owned”) ont pris davantage de liberté pour aller vers les faits, et l’événement en lui même plus que l’idéologie. Paraboles, analyses, hypothèses, le 11 septembre chez les éditeurs comme Wildstorm, Avatar ou Vertigo, aura écrit de jolies pages de l’histoire des comics, par des auteurs de talent. Si vous voulez vous investir dans la question, voilà par où commencer.

C’est en 2004 que Brian K. Vaughan publie Ex Machina chez Wildstorm/DC, un comics dans lequel le seul super-héros de New-York parvient à arrêter un des deux avions du World Trade Center, avant de raccrocher cape et costumes pour se présenter à la mairie. Une uchronie où la nation n’aura été qu’à moitié traumatisée, et une satire sociale employée par Vaughan pour décrire les mentalités d’une Amérique en perte de repères, qui a jeté ses idéaux à la poubelle et se contente de survivre en s’accrochant au passé. Republié chez Vertigo depuis, le comics est aussi une belle analyse du fonctionnement politique américain.

Toujours chez Vertigo, a été publié en 2011 un comics de Jay Cantor intitulé Aaron and Ahmed : A Love Story. L’histoire se concentre sur Aaron, dont la fiancée a fait partie des victimes du 11 septembre. Le décès de celle-ci deviendra une obsession pour le héros, qui rejoindra Guantanamo pour participer aux tortures et aux interrogations des détenus et suspects éventuels, jusqu’à ce qu’il rencontre Ahmed. Tous deux tentent ensemble de comprendre comment les organismes terroristes parviennent à endoctriner les jeunes en quête de djihad. Un comics humain qui traite autant du terrorisme que de ses victimes, de comment la peur qui naît des actes d’une minorité peut devenir une obsession et mener à la haine – un message plus que jamais d’actualité, voire intemporel, éventuellement.

Mais le terrorisme a aussi des conséquences sur les mentalités au niveau national. Militarisation, surveillance accrue, et l’escalade de la Guerre, bref, une montée en puissance des idéaux sécuritaires aux USA que n’ont pas manqué de remarquer les auteurs de BD. On retrouve dans le DMZ de Brian Wood la peur de cette nation militaire, de voir le pays tomber dans l’effroi de devenir une gigantesque zone de guerre où survivent les groupes armés occupés à s’entre tuer. Dans un autre registre, le Pride of Baghdad de Brian K. Vaughan (encore, et oui) décrit quant à lui la nation irakienne sous le feu des bombes, par le regard d’un groupe d’animaux libérés de leur cage suite à un bombardement. Une oeuvre magnifique où l’on suit un point de vue différent, celui des victimes civiles, lorsqu’un pays décide de se venger et de bombarder une nation “ennemie” dans d’absurdes représailles. Encore plus directe, la critique que fait Warren Ellis de la Guerre en Irak dans son Blacksummer publié chez Avatar Press est cinglante : John Horus, super-héros de son état, décide arbitrairement d’assassiner le président des USA en réponse au nombre de vies sacrifiées sur l’autel de la Guerre en Irak. Une attaque adressée aux récupérations politiques, qui ne sont jamais sans conséquences lorsqu’elles mènent à la haine et la guerre.

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Enfin, on peut aussi trouver une parabole intéressante dans les pages de Fables, par Bill Willingham. Série de longue haleine prenant pour héros les personnages de Contes de Fées immigrés dans notre monde, l’un des nombreux arcs de la série développe l’idée que le terrorisme intervient lorsqu’une communauté se sent menacée par la pression d’une communauté plus importante, et/ou, plus puissante. En prenant un peu de recul, les personnages se décrivent comme une métaphore du conflit Israëlo/Palestinien, même si les conclusions de l’auteur ne seront pas forcément partagées par tous.

Si on avait le temps, je vous parlerais aussi des comics traitant de la paranoïa gouvernementale, lorsqu’un état se met à mettre ses propres citoyens sur écoute pour débusquer les menaces potentielles. Mais, bon, le temps manque et si vous avez lu jusqu’ici, je me considère déjà comme chanceux. Vous l’aurez en tout cas compris, il existe un océan d’œuvres traitant des grands thèmes et de la phobie terroriste, au-delà d’Holy Terror, dont l’intérêt un peu balourd de Tintin au Congo moderne ne se justifie que par l’indispensable droit de réponse Républicain.

Pour conclure, je vous conseille si vous ne l’avez pas fait de lire le dernier Off My Mind en date de l’ami Freytaw. Il vous expliquera mieux que je ne saurais le faire l’utilité de l’idéal super-héroïque, hier comme aujourd’hui. On s’en rend compte en grandissant : dans le monde réel, les super-héros n’existent pas. Mais les super vilains ? Sans costumes, sans masques, sans super pouvoirs et sans laboratoire secret (avec des cuves d’acide, beaucoup de cuves d’acide), les vrais méchants sont pourtant bel et bien là, au quotidien, usant de méthodes que les auteurs et scénaristes auront eu le temps d’imaginer, durant les 70 ans de parution où nos surhommes préférés avaient souvent besoin d’une menace à combattre. Qu’ils soient fous, avides, sans scrupules ou bien – tout simplement – dangereux, les vilains sont une donnée courante de la vie de tous les jours. Et quoi qu’ils puissent inspirer, apporter espoir et réconfort, les héros de BD restent perpétuellement figés de l’autre côté de la page, condamnés à n’aider que ceux qui viennent les lire – et donc, rarement le plus grand nombre. Dès lors, si les vilains existent, les héros doivent aussi exister. Et face à la peur et aux menaces qui surviennent hélas dans notre quotidien, puisqu’aucun Kryptonien ne risque de tomber du ciel pour régler les choses à notre place, inspirons nous de son exemple pour agir, au quotidien, pour un monde meilleur, débarrassé de la haine, de la peur, et de l’intolérance. Soyons ensemble et n’oublions jamais qu’il n’y a pas besoin de super pouvoirs ou de symbole sur le torse pour croire en un avenir glorieux. Un avenir commun.

Sur ce, bonne journée à tous. Mangez des citrons (subliminal !) et à bientôt sur DCPlanet !

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Couverture d’Alex Ross en mémoire des attentats du 11/09/2001

6 Commentaires

  1. Je n’ai pas encore lu mais c’est exactement ce que je cherchais, c’est à dire si et comment le terrorisme est traité dans les comics. Merci !

  2. Bravo pour cet article. Très bien écrit, sans parti pris et très bien illustré et documenté. Je vais me pencher sur certains comics cités.

  3. j’ai trouvé cet article bien écrit. Je me pencherai sur les comics auquel tu fais allusion je pense.

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