Je vous l’avais promise – vous l’aviez sûrement oubliée – mais elle est là ! En début de mois, nous nous étions rendu au Lille Comics Festival où nous avons pu rencontrer beaucoup d’artistes (dont Julien Hugonnard-Bert que nous avons par ailleurs interviewé), dont Simon Coleby, le dessinateur qui a oeuvré sur le récent The Royals avec Rob Williams, et qui est sorti il y a quelques semaines en TPB chez Vertigo. L’occasion était donc trop belle pour nous de pouvoir nous entretenir avec Sir Coleby pour qu’il nous parle un peu de son travail, et son expérience sur The Royals. Voici donc notre seconde interview du LCF 2014, en attendant les prochaines qui viendront sur le site !

Remerciements particuliers à Simon Coleby pour son temps, à Arno (Nono) et toute l’équipe d’organisation du LCF 2014. 


Bonjour Simon. En premier lieu, pourriez-vous vous présenter brièvement aux lecteurs qui ne vous connaîtraient pas ? 

Je m’appelle Simon Coleby, je suis un dessinateur de comics anglais, j’ai beaucoup travaillé pour 2000 AD, j’ai fait quelques travaux également pour Marvel et DC Comics. Tout récemment, j’ai fait The Royals avec Rob Williams, qui devait à la base être publié chez Wildstorm, et s’est retrouvé chez Vertigo. J’ai beaucoup dessiné du Judge Dredd.

Depuis combien de temps dessinez vous en tant que professionnel ? 

Depuis 1987. C’était pour Marvel UK. Au départ j’ai commencé comme encreur, puis je me suis mis aux crayons également. Après quelques travaux pour Marvel UK, dont Transformers, je suis passé chez 2000 AD – puis de nouveau chez Marvel, et ensuite chez DC.

Mais vous dessiniez déjà auparavant, pour le plaisir ?

Oui. J’étais dans un groupe horrible de thrash métal avant d’être dans les comics. Je dessinais des posters, des logos, et le chanteur du groupe, qui était un lecteur de comics, m’a dit de venir à une convention à Londres et d’emporter quelques dessins. Là-bas j’ai rencontré Richard Starkings et lui ai montré ce que je faisais pour le groupe, qui avait un rendu gothique, heavy-metal, et il m’a proposé de travailler pour Marvel UK. Et c’est comme ça que ça a commencé, un peu par accident !

Le genre super-héroïque vous intéresse-t-il particulièrement ? 

Il y a des super-héros qui sont intéressants à dessiner, mais ce n’est pas mon dada, comme les récits gothiques, d’horreur. J’aime bien les histoires de super-héros lorsqu’elles vont dans la bonne direction, mais je préfère les travaux plus sombre, effrayants.

Lorsqu’on regarde vos travaux chez DC, on voit que vous n’avez jamais travaillé régulièrement sur une série. Comment choisissez-vous vos travaux ? 

C’est assez pragmatique en fait, je regarde si j’ai de la place sur mon planning, et je choisis ceux qui m’intéressent. Pour The Royals c’était différent. J’ai beaucoup travaillé avec Rob Williams pour 2000 AD, nous avions fait des histoires de Dirty Frank ensemble, et c’est un auteur fantastique. Et lorsqu’il m’a présenté le pitch de The Royals, j’ai décidé de le faire avec lui.

Avez-vous un personnage préféré dans le DC Universe ? 

A l’évidence, je vais dire Batman. Il a un background qui est très riche, et également un supporting cast intéressant. Et oui, il y aussi l’aspect gothique de son univers qui me parle. Récemment j’ai pu faire un numéro de Batman Eternal. On m’a contacté et proposé de le faire, et j’ai bien évidemment accepté.

Aviez-vous suivi tout le début de l’histoire avant de dessiner ce numéro ? 

Non, pas vraiment. Il fallait que je travaille assez vite, donc j’ai suivi l’histoire plus ou moins dans les grandes lignes, j’ai juste lu quelques numéros. J’ai fait quelques recherches pour voir où ça en était, mais en vrai c’était juste un travail de collaboration avec les éditeurs. Le numéro n’est pas joyeux du tout, et j’ai bien aimé dessiner le personnage de Joker’s Daughter, même si je ne la connaissais pas avant. Mais il y a tellement de comics qui sortent, c’est impossible de rester à jour sur tout ! Du coup très souvent, je dois faire des recherches comme ça, rapidement, avant de me lancer sur un numéro en question. De façon générale, je préfère me concentrer sur un travail à la fois.

De votre point de vue d’artiste, pensez-vous qu’il est préférable pour une série hebdomadaire d’avoir des artistes différents à chaque numéro comme pour Eternal, ou essayer de conserver une certaine unité graphique ? 

D’un point de vue pratique, je pense qu’une série hebdomadaire représente tellement de travail qu’il serait impossible pour un seul et même artiste d’en accomplir autant à ce rythme. Il faut qu’il y ait des changements, je le vois comme une nécessité.

Parlons à présent de The Royals que vous avez fait chez Vertigo. Comment ce projet a-t-il vu le jour ? 

Rob Williams et moi somme des fanas d’aviation, et nous aimons beaucoup les avions de la seconde guerre mondiale, et je crois que c’est ça qui a d’abord inspiré Rob pour son histoire. Lorsqu’il m’a proposé l’idée, j’ai trouvé ça super : les gens de sang noble, qu’on appelle les Royals, et qui ont des super-pouvoirs. C’est un peu une histoire de super-héros, avec ce côté de super-pouvoirs, mais les personnages sont plein de défauts. Et il y avait un côté challenge à ce projet. La quantité de recherches à faire était énorme, et pas seulement pour ces histoires d’avions ; il y avait aussi les uniformes, les véhicules comme les tanks, etc. Rob est un plus gros féru d’histoire que moi, et je me suis retrouvé avec des milliers de fichiers en rapport avec cette époque. Ca ressemblait presque à un exposé d’histoire !

Avez-vous eu votre mot à dire concernant le design des personnages principaux ? 

Oui, tous les designs sont de moi… mais ça fait très longtemps depuis que je les ai créés. Je crois qu’on est quand même partis de stéréotypes, puis qu’on a voulu s’en affranchir. Il y a le fils qui est « bon », son frère qui est effectivement très cynique, mais qui n’est pas méchant, dans le fond. J’ai adoré la façon dont Rob l’écrivait ; c’est un personnage toujours très égoïste. Il y avait aussi cette relation très particulière entre Rose et son frère. C’est sûr que suggérer une relation incestueuse dans la famille Royale, c’est osé ! Mais dans l’ensemble j’ai trouvé l’histoire très bien montée, j’ai juste eu une tonne de recherches à faire.

Ce travail a également une patte très différente vis-à-vis de vos autres productions, le coloriste y serait-il pour quelque chose ? 

Oui le travail de colorisation a été différent également. D’habitude ce sont des couleurs plutôt sombres qui vont avec mes dessins, là c’était des tons beaucoup plus chauds, et la colorisation faisait un peu comme de la peinture ici. Quant aux dessins en eux-mêmes, les séquences d’action étaient très faciles à faire pour moi, c’était beaucoup de fun. Le plus difficile, c’est ce qui concerne les choses plus subtiles, les interactions entre les personnages, le langage des corps, et il fallait bien retranscrire les émotions qui étaient dans le script de Rob. Ca reste très intéressant, c’est comme si on dirige les acteurs d’un film, mais sur le papier. Avec Rob, on a beaucoup discuté et eu des échanges concernant comment nous voyions les scènes être dépeintes. Parfois il faisait des sketchs rapides pour m’expliquer sa vision des choses, s’il y avait un doute entre nous. Mais comme on avait déjà beaucoup travaillé ensemble, on discutait bien sûr, mais la majorité du travail s’est faite très naturellement. Et le plus du temps qu’on travaille avec des personnages, plus on les connaît, donc ça devient plus facile de les mettre en scène après, puisqu’on sait comment ils réagiraient, se comporteraient.

La série comporte quelques scènes extrêmement violentes et graphiques. Vous n’avez pas eu de soucis avec les éditeurs par rapport à ça ? 

Non, absolument aucune restriction. Mais la violence présente n’est pas gratuite, ce n’est pas de la violence juste pour mettre de la violence. Certains actes sont choquants, mais il servent à établir des faits vis-à-vis de certains personnages, et de mieux les dépeindre. Et quand on s’embarque dans ce genre d’approche, je m’efforce de le faire le plus sérieusement.

Au final, cette histoire connaît un dénouement cruel et tragique. Comment vous-êtes vous senti une fois la dernière page faite ? 

C’est l’histoire que nous voulions raconter. Ca ne pouvait pas se terminer d’une autre façon ! On ne voulait pas de happy ending. On aurait pu en faire un, mais je crois pas que ça aurait bien rendu. On s’attend souvent à ce qu’une histoire comme celle-là se finisse par la rédemption, ou par la joie. Mais rien ne nous y oblige à le faire. Même si la fin est douloureuse, ça n’en rend pas moins toute l’histoire d’autant plus valable.

Pour finir, que pensez-vous de la situation de Vertigo actuellement ?

J’ai été très content de travailler avec eux, ils nous ont soutenu pour ce travail, mais je suis désolé, je ne suis pas assez proche de l’éditeur pour me permettre de commenter sur leur situation.

Merci beaucoup pour vos réponses !