Critique de Sandman Tome 5 - Neil Gaiman
Les points positifs :
  • Un hommage aux histoires et aux contes
  • Grande variété d’univers
  • Excite les attentes
Les points négatifs :
  • Laisse des questions en suspens
  • Encore de drôles de discours sur la « féminité »
  • Un conte « à la japonaise » qui ferait probablement sourire les Japonais

« Et je me suis senti si petit : un grain de poussière, ou un rêve. » – Brant Tucker


  • Scénario : Neil Gaiman – Dessin : P. Craig Russell, Bryan Talbot, Mark Buckingham, Alec Stevens & d’autres
  • Vertigo Essentiels – Sandman Tome 5 – 12 Décembre 2014 – 400 pages – 35€

Ce mois-ci sort le cinquième tome de Sandman, l’extraordinaire série qui a littéralement changé la face des comics, à tel point que le site Newsarama l’a placée en tête de ce classement des dix titres Vertigo qui ont le plus marqué les comics. Au fil des tomes, l’auteur britannique a construit tout un univers et une mythologie propre, qu’il étoffe tranquillement de numéros en numéros. Après un tome 4 chargé de révélations sur le septième Infini, ce tome 5 fait office d’accalmie avant la tempête – même si techniquement la tempête, on est en plein dedans.

Ce tome 5 se divise en trois sections. La première se limite au Sandman #50, numéro anniversaire consacré à Haroun Al-Rachid, Roi des rois, et à son désir de voir Bagdad devenir une ville immortelle. L’intrigue, de retour au XXe siècle, suit ensuite deux collègues de bureau tout à fait normaux, Brant Tucker et Charlene Mooney qui, après avoir fait un accident causé par une énorme tempête de neige au plein milieu du mois de juin, atterrissent dans un étrange endroit appelé l’Auberge à la fin des mondes. Le mystérieux établissement regorge d’individus étranges, d’origines diverses : centaures, fées, nécropolites, etc. Tous sont coincés ici en attendant que l’inexplicable tempête se calme et, pour passer le temps, se racontent des histoires. La troisième section du tome est occupée par la mini-série Sandman : The Dream Hunters, qui vous parlera d’un moine, d’une renarde amoureuse et d’un onmyjoi, une sorte d’occultiste japonais.

Ô Bagdad, cité immortelle

Neil Gaiman est un merveilleux conteur, et ce talent se ressent particulièrement lorsqu’il s’autorise des interludes pour s’imprégner d’une autre époque, d’une autre contrée, afin de nous raconter une histoire. La démarche est similaire à celle qu’on retrouvait dans le tome 3, dans les numéros Sandman #38 et #39, où il avait abandonné ses personnages habituels pour commencer une autre sous-intrigue. Car c’est de ça que parle en substance ce tome 5 : la magie des histoires, auquel le scénariste fait un hommage multiple à travers un kaléidoscope de contes d’influences diverses. En effet, si Neil Gaiman est avant tout bercé de culture occidentale, il se montre ici également désireux de renvoyer à la tradition des contes du Moyen-Orient (Sandman #50) ou à son équivalent japonais (Sandman : The Dream Hunters).

Grand moment de son long run sur la série, le Sandman #50 évoque l’immortalité des contes transmis oralement, figeant à jamais des lieux perdus dans la magie des histoires. Le numéro s’achève en opérant un retour brutal à la Bagdad saccagé par la Guerre du Golfe. Ce final sec donne une actualité glaçante au récit – Bagdad ne s’est toujours pas relevée des interventions américaines. Et cette actualité tranche inhabituellement avec l’habitude de Neil Gaiman de chercher à nous permettre de nous évader d’un quotidien triste, plat et ennuyeux, comme le signifie plus tard la tirade de Charlene Mooney dans l’Auberge à la fin des mondes. Mais aussi triste soit-elle, cette conclusion n’est certainement pas dépourvue de poésie puisqu’elle montre un enfant capable de puiser la magie de sa ville même lorsque celle-ci est en ruines, et rappelle par la même occasion la gloire perdue de cette cité au centre de la culture arabe. L’impression que laisse cette histoire doit enfin beaucoup au travail de P. Craig Russell qui y accomplit des merveilles, se distinguant de l’atmosphère visuelle habituelle de la série pour approcher le style que pourraient avoir des illustrations des Mille et une nuits. Même le lettrage s’y distingue en adoptant une police orientale lorsque le narrateur s’exprime, allant jusqu’à dérouler le texte le long de banderoles ondulantes pour un effet réellement enchanteur.

Neil Gaiman, raconte-moi une histoire

La deuxième section est un pot-pourri bigarré d’histoires vraiment diverses qui toucheront différemment les lecteurs en fonction de leur sensibilité. D’inspiration variable, on retient notamment une histoire explorant le concept des rêves que pourrait nourrir une ville ainsi qu’une résurrection éphémère particulièrement savoureuse de Prez, personnage de DC qui a connu une brève existence dans les années septante avant que son titre ne soit annulé (et que certains d’entre vous connaissent peut-être grâce à son caméo dans la série animée Batman : The Brave and the Bold). Mais l’intention de Neil Gaiman, au-delà des thèmes développés dans toutes ces parenthèses, c’est de mettre en avant les histoires, et le plaisir qu’on a à les raconter comme à les entendre. Le scénariste multiplie ainsi les tiroirs : il nous raconte une histoire, dans laquelle une fille aux allures de garçon manqué raconte une histoire dans laquelle un vieux barbu lui raconte une histoire. À chaque fois Neil Gaiman nous prend par la main et nous plonge dans un nouveau monde où on entre de bon cœur sans jamais être confus, grâce à sa maîtrise narrative sans pareille.

Ces histoires prennent naissance suite à la réunion de personnages incongrus contraints de demeurer à l’Auberge à la fin des mondes le temps que la tempête se calme. Mais d’où vient cette tempête ? Malicieux, Neil Gaiman ne donne pas la réponse au lecteur, évoquant quelques pistes laissant soupçonner quelque cataclysme qui mêlerait, on s’en doute, les Infinis d’une manière ou d’une autre. Cependant, le mystère est préservé, suscitant une curiosité qui atteint son paroxysme lors d’une scène d’une beauté inouïe au Sandman #56, dernier numéro de la série régulière contenu ici. La manière dont Neil Gaiman nourrit les attentes ici est très habile, mais hélas ce n’est pas quatre petites semaines qui nous séparent de la suite comme lors de la publication originale, mais six longs mois, cette tension est donc à double-tranchant et on s’en accommodera tant bien que mal.

La tristesse de notre quotidien

La seule ombre au tableau à ce stade du volume, ce serait sur la scène où Charlene Mooney remarque que toutes les histoires évoquées jusqu’ici sont ‘des récits de garçons‘, et lorsqu’on lui fait remarquer qu’il y a eu quand même toute une histoire racontée par une femme et traitant d’une femme, elle rétorque que l’héroïne de l’histoire n’était qu’un homme avant d’émettre une comparaison qui ferait la joie des psychanalystes entre un serpent de mer et un phallus. Ce passage, peu réussi, rappelle les tentatives malhabiles de Neil Gaiman d’aborder ‘la question de la féminité’ dans l’arc Le Jeu De Soi dans le troisième tome, où il marquait une insistance de mauvais goût sur les menstruations et le saphisme, une insistance qui confessait probablement une difficulté à traiter les personnages féminins. Par jeu, on pourrait aller dans ce sens et deviner un peu de Neil Gaiman dans le manque de tact profond qu’adopte Brant lorsque sa collègue de bureau révèle sa détresse en pleurant. À titre d’anecdote, à une femme qui lui disait qu’elle appréciait particulièrement les figures féminines de ses histoires et qui lui demandait comment il faisait pour se projeter aussi bien dans la tête d’une personne de sexe opposé, Georges R. Martin, auteur de la saga Le Trône de Fer, avait répondu que lorsqu’il concevait un personnage, il ne réfléchissait pas à son sexe, et se contentait de lui appliquer un genre au bout de l’écriture. Comme quoi, nul besoin de parler des menstruations pour toucher un public féminin.

Ce faux pas est heureusement rattrapé par une scène particulièrement touchante où Charlene s’effondre en larmes, en révélant aux personnes présentes son incapacité totale à raconter ne serait-ce qu’une histoire tant sa vie est d’une plate banalité. Le lecteur, homme ou femme, soulignons-le, ne pourra manquer d’être ému par cette scène à moins d’avoir une vie aussi merveilleuse que les histoires issues de l’imagination de Neil Gaiman. Le scénariste embraie ensuite avec la magnifique scène évoquée plus haut dont on peut difficilement vous évoquer la teneur, mais elle est si magistrale qu’on lui pardonnera bien volontiers les déboires de Charlene Mooney, si tant est que ces derniers aient vraiment déplu.

Les Japonais rêvent aussi

Le dernier tiers du tome est occupé par la mini-série Sandman : The Dream Hunters. Beaucoup plus récente que le reste des numéros (qui dataient de 1993), elle a été publiée entre janvier et avril 2009, et sert en fait de spin-off à une nouvelle du même nom écrite par Neil Gaiman et dessinée par Yoshitaka Amano. Le changement brutal de ton, du funèbre au bucolique, couplé aux nombreuses questions laissées sans réponse, ne joue pas en faveur de cette mini-série lorsqu’elle s’installe après ce long séjour à l’Auberge à la fin des mondes. Mais le plaisir de retrouver le merveilleux dessin de P. Craig Russell, qui effectue sans peine la transition de Shéhérazade à Hokusai, dans un environnement neuf l’emporte et bien vite on voit sa résistance disparaître. Histoire d’amour et de vengeance forgée du classicisme qui fait la force des contes, la mini-série se distingue par son cadre japonais inédit, porté aussi bien par l’esthétique que les personnages. L’importance du renard, figure récurrente de la mythologie japonaise, ou la présence des bakus trahissent une certaine documentation derrière. Malgré ça, si ce cadre japonais convaincra sans peine les lecteurs occidentaux, et il est probable qu’un autochtone se mette à rire en voyant de quelle manière Neil Gaiman occidentalise le Japon pour en faire le théâtre d’une de ses histoires. Concédons que ça n’est pas un vrai problème dans la mesure où le lectorat est composé d’une large majorité d’occidentaux.

Évidemment, les Infinis ne sont pas complètement absents de ces numéros. Même s’il n’en constitue pas le personnage principal, Morphée effectue des apparitions récurrentes, et à chacune de celles-ci il se pare d’un aura de noblesse royale qui réjouit le cœur. Neil Gaiman se montre également toujours aussi souple pour l’adapter aux rêveurs. Ainsi qu’il apparaissait sous la forme d’un chat dans le Sandman #18 lorsqu’il s’immisçait dans les rêves des félins, Morphée n’hésite pas à prendre ici la forme d’un renard noir, là les atours riches d’un prince d’orient. Son palais se mue en pavillon japonais dans Sandman : The Dream Hunters, où il reçoit sur son trône vêtu d’un kimono parcouru de formes mouvantes et insaisissables, à l’image des songes. Neil Gaiman traduit par ces variations l’universalité du rêve et des contes, invitant par la même occasion le lecteur à un nouvelle perspective qui se révèle rafraîchissante, sinon enrichissante.

Ce n’est pas ce tome 5 qui diminuera l’estime qu’on porte à cette superbe série fondatrice du label Vertigo. Offrant à travers un paysage enchanteur d’histoires une lettre d’amour aux histoires-même, Neil Gaiman gonfle les espoirs vers la suite en laissant de sérieuses questions sans réponse. Affamé, on se contente bon gré mal gré de l’intermède japonais servi en lieu et place des révélations attendues, mais ce ne sera véritablement qu’avec le tome 6 qu’on pourra apaiser sa faim.