Ce week-end une partie de l’équipe de DC Planet s’est rendue au célèbre Lille Comics Festival, édition 2014, véritable moment de rencontre entre les passionnés de bande dessinée américaine et ceux qui les font. Si l’on était un peu triste que Greg Rucka ait dû annuler sa venue, nous avons quand même pu rencontrer bon nombre d’artistes (dont certains ont pu nous faire quelques très jolis dessins, à retrouver dans le dernier DCFA – et le prochain à venir…), et parmi ceux-là, il y a Julien Hugonnard-Bert qu’on appellera plutôt JHB parce que ça fait quand même long à écrire. Certains d’entre-vous le connaissent sûrement car il a été récemment « The French Inker » pour Injustice Year Two et, alors que la série commence tout juste à être publiée en France par Urban Comics, il nous a paru de très bonne occasion de vous faire rencontrer l’artiste, afin qu’il nous parle de son expérience de travail chez DC Comics, mais pas que !

Bonne lecture, et je vous donne rendez-vous tout bientôt pour une seconde interview réalisée au LCF !

Remerciements particuliers à JHB pour sa disponibilité, à Arno (Nono) et toute l’équipe d’organisation du festival. 


Bonjour Julien. En premier lieu, peux-tu te présenter aux lecteurs de DC Planet ?

Je m’appelle Julien Hugonnard-Bert, je suis encreur, principalement de comics même si j’ai fait de la BD franco-belge. Je travaille avec des éditeurs tels que DC Comics, Dark Horse, Avatar Presse ou bien Delcourt.

Quelles ont été tes premières lectures DC, et quel est ton personnage préféré du DC Universe ?

Je devais avoir une dizaine d’années, en 89, lorsque le Batman de Burton est sorti et que c’était la grosse Batmania. Mes parents s’étaient enferrés avec un contrat à la con avec France Loisirs et étaient obligés d’acheter un bouquin tous les deux mois. Du coup ils m’ont pris un Batman. Et il s’est avéré que c’était le Batman Year One de Miller et Mazzucchelli. J’avais dix ans… Et c’était un peu rude ! Ca reste aujourd’hui une de mes BD préférée, même si sur le coup je n’ai pas dû l’apprécier comme j’aurais pu. Ça a été mon premier contact, non pas avec l’univers comics, mais avec l’univers DC.

Quant à mon personnage préféré, c’est Superman. C’est pas forcément celui que je lis le plus, mais c’est le premier, le plus grand, le plus fort, et je veux dire par là le plus humain. Comme le dit Batman, c’est « le plus humain d’entre nous ». Et j’aimerai bien lire plus de bon Superman, car si on arrive à faire une bonne histoire avec lui, c’est génial.

Est-ce que tu lis quelque chose des New 52 actuellement ? Que penses-tu des histoires qui sont racontées en ce moment ? 

Je suis un lecteur de DC Comics, j’ai lu du pré-New 52, j’ai lu Flashpoint, je lis du New 52 mais j’ai du retard. Par exemple je viens juste de finir la Cour des Hiboux… Je ne lis pas tout, je continue à lire Batman, Batwoman, principalement du Bat-universe. Je me suis un peu lassé de tout ce qui est Green Lantern – mais je ne parle pas de l’après Geoff Johns, car je ne l’ai pas lu. En tout cas, je ne crache pas sur le New 52. Je sais qu’il n’a pas forcément bonne presse, je trouve qu’il y a de bonnes choses et d’autres qui le sont moins. Franchement, je comprends la démarche éditoriale et commerciale des New 52, mais je pense qu’il était possible de rebooter des séries sans rebooter tout l’univers.

Depuis combien de temps t’es tu lancé dans l’encrage ? Et il me semble que tu dessines également à côté… quelles sont tes influences artistiques ?

J’ai commencé l’encrage en 2008 il y a sept ans. Avant j’étais ingénieur en mécanique. J’ai d’abord commencé à la concurrence, chez Marvel Angleterre, en dessinant Iron Man. Je n’ai jamais été publié en tant que dessinateur, pour le moment qu’en tant qu’encreur. Mais j’aime dessiner, lorsqu’on me demande des comissions, pour moi, pour le plaisir… Peut-être qu’à terme je ferai ma propre BD.

Il y a eu des influences majeures pour moi : comme Jack Kirby, c’est hyper dynamique, complètement fou. Les raccourcis quand on a un coup de poing, avec le poing qui est surdimensionné, ça donne une puissance à la page. Sinon j’aime beaucoup Barry Windsor Smith qui est un très grand dessinateur, encreur et coloriste : un artiste complet. J’aime aussi beaucoup Alfredo Alcala qui est l’encreur qui travaillait avec John Buscema sur Sword of Conan. C’était presque comme de la gravure. C’est des choses que j’ai toujours à côté de moi, et lorsque je sais pas comment encrer quelque chose, je sors un Conan par Alcala, un Moebius, ces choses là…

Encreur n’est pas le métier le plus reconnu dans le domaine des comics, peux-tu nous expliciter ce qu’est ce métier ? Quels outils utilises-tu ? 

Je travaille de façon traditionnelle, principalement au pinceau, encre de chine. Un peu de plume, un peu de feutre, qui est plus pratique lorsqu’on tire des traits à la règle. Ce sont les mêmes outils que Gustave Doré qui faisait de la gravure il y a plusieurs siècles. On fait à peu près le même métier, c’est à dire qu’on va retranscrire seulement avec du noir et du blanc, avec des lignes, un niveau de gris. Par exemple en faisant des hachures croisées, ça donne un gris plus ou moins foncé, et de cette façon on aide le dessinateur.

Alors oui, le métier est pas forcément reconnu. Des fois c’est frustrant. Lorsqu’on fait bien notre travail, on est pas forcément remarqué. Mais l’avantage c’est que lorsqu’on le fait mal on dit que le dessinateur est un manche alors c’est cool !

Pourquoi as-tu choisi l’encrage, quelle était ta motivation ?

Lorsque j’ai arrêté d’être ingénieur en 2008, j’ai rencontré un ami dessinateur qui s’appelle Douglas Scotley, qui a fait Superman Last Son, avec le dernier Terrien qui se retrouve sur Krypton, et beaucoup de Star Wars. On échangeait beaucoup de mails, et il m’a dit « tu as ton chômage, tu es financé pour te reconvertir, lance toi dans le comics ». Et moi j’ai toujours préféré lorsque j’encrais mes dessins : je bâclais mes crayonnés pour m’appliquer sur l’encrage. Et c’est comme ça que je m’y suis lancé.

Avant d’aborder Injustice, peux-tu nous parler des autres travaux que tu as effectués ?

Comme dit j’ai commencé à travailler pour Marvel UK, en fait Panini Comics qui était installé là bas et qui avait la licence pour faire des BDs pour un public plutôt jeune – une dizaine d’années – sans extrême violence, à qui on ne fait normalement pas lire Year One. J’ai commencé par Iron Man, puis Ghost Rider, Dr. Strange, Silver Surfer… J’ai travaillé pour Avatar Press pour qui j’ai fait Crossed – qu’on ne fait pas lire aux enfants non plus… C’était amusant, je faisais les deux en même temps.

Et ça va, ça ne t’a pas trop dérangé ?

Bah c’est un peu rude quand même. En plus j’avais le scénario en même temps que les dessins… En fait c’est dix fois pire de lire le scénario. Le dessins, c’est « juste » un bonhomme qui se fait arracher la tête, c’est cartoony, à la Itchy et Scratchy, alors que le scénario on imagine tout à fait ce qu’il se passe et c’est vraiment… Du coup j’ai arrêté de les lire !

J’ai travaillé pour la France, pour Soleil et Delcourt : des bds de pirate, de science-fiction, de l’héroïc fantasy. Puis j’ai été contacté par Stephane Roux, dessinateur français qui a fait du Zatanna pour DC, et qui fait Harley Quinn – et qui avait été engagé pour faire du Star Wars avec Agents of the Empire. Il m’a demandé d’être son encreur, et c’est comme ça que j’ai débuté pour Dark Horse. Ensuite j’ai fait des aller-retours aux USA, pour aller à la NYCC en tant que visiteur, le portfolio sous le bras, et suite à des rencontres c’est Bruno Redondo qui m’a demandé à ce que je sois son encreur pour Injustice.

Et à ce moment tu avais déjà lu l’histoire ? Tu avais suivi la première année de l’histoire de Tom Taylor ? 

J’avais lu le début, ça m’avait pas mal plu, mais pas en entier.

A partir du moment où tu as travaillé sur la série, tu avais le scénario sous les yeux, c’était pas trop dur de se retenir de spoiler l’histoire à l’avance ?

C’était génial ! Et quand je faisais des salons, je disais « faut que tu lises Injustice parce qu’il se passe ça et ça » et on m’arrêtait de suite. J’ai sûrement un parti pris parce que j’ai bossé sur la série, mais je pense que c’est l’une des meilleures séries que DC produit actuellement, car l’histoire est géniale, et l’auteur se laisse une liberté totale, c’est le pied. Et même. Je ne lis jamais les bds que je fais, parce que lorsqu’on passe tellement de temps sur une planche, même sans le texte, c’est comme si on feuilletait une bd 800 fois : est-ce que t’as encore envie de la lire après ? Non. Mais avec Injustice, oui.

La série a un rythme de publication très soutenu, comment cela s’est-il manifesté sur ta façon de travailler ?

C’était assez fou. On a commencé l’année deux avec un chapitre numérique toutes les deux semaines, soit dix pages de comics, et donc un comics de 20 pages par mois, ce qui est le rythme normal. Suite au succès, ils ont doublé la cadence, c’est devenu 10 pages par semaine, donc deux comics par mois. Et ça a été assez compliqué, parce que Tom Taylor en plus travaillant sur Earth 2 et ayant été approché par Marvel pour Superior Iron Man, il avait moins de temps. Il pouvait se passer plusieurs jours voire plusieurs semaines pendant lesquels on attendait le script, et après le script tombait et on nous donnait 5 jours pour faire les dix pages. On travaillait les week-ends et les nuits pour tenir les délais, qu’on a toujours réussi à tenir, et c’est assez exceptionnel, parce que des fois on y croyait pas vraiment.

Plusieurs artistes alternaient sur la série, faut-il adapter la façon d’encrer en fonction d’eux ? As-tu dû recommencer certains encrages à leur demande ? De façon plus générale, comment ça se passe entre un artiste et son encreur ?

Sur Injustice j’ai encré Bruno Redondo et Alejandro Germanico, qui sont deux espagnols, mais pas Mike S. Miller ou Tom Derenick. De la part de l’éditeur, sa demande était que j’harmonise entre les deux. Germanico a un style beaucoup plus gratté, dynamique ou anguleux que Bruno. Donc j’essayais d’uniformiser les styles, et le dessinateur ne retrouvait pas son style. C’est un peu délicat comme situation. En général, je travaille en partenariat avec le dessinateur. Au départ, il y a beaucoup de corrections, car les artistes ont des styles différents, on prend des automatismes avec un dessinateur. Et certains automatismes se calquent très bien sur un autre artiste, qui va apprécier ce qu’on lui a apporté. D’autres dessinateurs veulent qu’on reste fidèle à leur style et tiennent vraiment à certains détails, comme par exemple la façon de dessiner l’œil, ou le nez, etc.. Il y a donc des aller-retours, des demandes de retouches (que le dessinateur peut faire lui même, en nous renvoyant des commentaires).

Aurais-tu souhaité continuer à travailler sur Injustice Year Three ou avais-tu envie de passer à autre chose ?

J’aurais adoré continuer à travailler sur cette série qui a un gros succès critique et commercial. Mais à cause du rythme, pour l’éditeur il a fallu réorganiser la partie artistique pour aller encore plus vite. Et cette partie a été centralisée par une équipe d’espagnols qui travaillent tous ensemble. Mais DC traite très bien ses auteurs, ils nous chouchoutent, j’ai la sensation qu’ils veulent les garder.

En tant qu’artiste français, souhaites-tu t’exporter à l’étranger et travailler pour les éditeurs américains, quel est ton avis sur la situation professionnelle en France ?

En tant qu’encreur, j’ai pour intérêt de travailler aux USA. Déjà par goût car c’est la BD que je lis et aime. Ensuite, les américains connaissent le métier d’encreur, et savent ce qu’on apporte à une bande dessinée. On est pas plus qu’un encreur, on est le mec qui assiste l’artiste, mais on est pas moins bien considéré. Les français connaissent moins bien ce métier, et pour caricaturer je dirais même que certains éditeurs français peuvent considérer l’encreur comme le mec qui sait pas dessiner et qui repasse les traits du dessinateur qui est trop feignant pour terminer ses dessins.

Pour ce qui est de la situation en France je suis un peu à part. Je ne suis pas vraiment auteur au sens juridique du terme, j’exerce une profession libérale : je vends une prestation. On me donne une page, je fais un travail dessus et je la rends transformée. Du coup je ne suis pas auteur, et je suis dégagé de tout ce qui est le RAP, cette retraite complémentaire obligatoire qui va ponctionner 8% du chiffre d’affaire des auteurs, je ne suis pas soumis à la TVA… Pour moi ça me semble plus simple, je ne suis pas tondu par toutes ces charges qui s’ajoutent. Mais je suis entièrement solidaire de toutes leurs revendications.

Dans cette optique, y a-t-il de grosses différences dans le système de fonctionnement entre DC Comics et les éditeurs européens, outre la (re)connaissance du métier d’encreur ?

Je dirais que l’éditeur américain, c’est un vrai métier. Un éditeur américain, son métier c’est d’être éditeur. Un éditeur français, parfois – ce n’est pas toujours le cas -, parfois c’est un scénariste dont la BD a fonctionné et donc le chef de la maison d’édition, pour éviter qu’il ne parte à la concurrence, lui propose une casquette de directeur éditorial, de façon à appliquer sa recette à d’autres bande dessinées. Mais en fin de compte, c’est un scénariste. Un éditeur, c’est quand même compliqué comme métier. Outre la partie artistique à checker, il y a du juridique, des délais et des comptes à tenir. Chez les éditeurs américains, c’est borné, carré, ils connaissent leur boulot. En France, je dirais que c’est un peu des auto-didactes, donc ça change.

Y a t il des personnages du DC Universe sur lesquels tu aimerais pouvoir travailler ? De façon plus concrète, as-tu encore des contacts avec DC Comics, peut-être des projets sur lesquels on pourrait te revoir ?

En ce moment je suis en contact avec divers dessinateurs qui s’avèrent tourner tous autour de la Bat-Family. Donc je croise les doigts et espère m’y retrouver à un moment, même si rien n’est fait. Et comme je le disais avant, mon personnage préféré est Superman, et j’aimerai bien rajouter mon nom à la liste de tous ceux qui ont fait du Superman.

Et de ton propre côté que vas-tu faire ? Tu as sorti un artbook récemment (via un système de financement participatif), autre chose de prévu ?

Je fais des essais de pages avec un scénariste, en tant que dessinateur cette fois. Et j’ai également une idée de scénario à moi, une sorte de thriller dans les années 70, avec des groupes de rock, des groupies et… des meurtres. Je pense pour cette BD m’auto-éditer. J’aurai peut-être besoin de relecture, mais je pense pas avoir besoin d’éditeur pour ce projet. J’ai pas de prétentions énormes concernant la diffusion, qui se fera peut-être sur le net. Et il y aura pas de censure de la part d’un éditeur, pas de codes ; si je veux montrer du nu ou de la violence, je le ferai.

Et tu compterais repasser par un système de financement participatif pour cela ?

Oui, au moins pour couvrir les frais de fabrication, et idéalement pour pouvoir financer la période de production de la BD.

Pour toi, ce système de financement te semble-t-il être une évidence pour les artistes pour qu’ils puissent faire leurs projets ?

Pour moi c’est un plus car je compte pas sur le sketchbook pour vivre, mais ça permet d’avoir un système de pré-vente. Et indépendamment du côté participatif, d’avoir les gens en amont, ça reste un système de vente simple. Puis je suppose que vous avez entendu parler de The Infinite Loop par Elsa Charretier et Pierrick Colinet : ça a pu se faire grâce à un système comme ça. C’est donc important. Et puis, je pense qu’on a peut-être de moins en moins besoin d’éditeurs.

Au sens français ou américain ?

Au sens français. Grâce au financement participatif, la sélection se fait en amont. Les éditeurs inondent le marché avec environ 5000 titres par an (avec du comics, manga, réédition) – et donc énormément de #1, de séries-concepts, les libraires ne suivent plus. Et après on a pas de numéros deux, etc. Le participatif ne permet de vendre peut-être que 800 exemplaires, mais ça permet peut-être de gagner plus. Et bien sûr que certaines erreurs peuvent se produire, mais parfois je suis pas sûr qu’il faille passer par un éditeur pour assurer un projet.

Merci beaucoup Julien pour tes réponses !