Si l’histoire ne devait garder qu’un seul artiste ayant défini Superman, ce serait sans aucun doute Curt Swan. Ce numéro sera définitivement teinté de bleu, jaune et rouge. Et non je ne vais pas vous parler de la Roumanie (1), mais surtout de SupermanCurt Swan a commencé à travaillé sur le kryptonien dans le milieu des années 50, et il est resté l’artiste attitré du personnage sur plusieurs séries jusqu’en 1986 avec l’arrivée d’un certain John Byrne (2).

Petit rappel devenu traditionnel, cette chronique n’a pas vocation d’être exhaustive – ça se saurait si j’étais une encyclopédie – mais relève de ma vision personnelle de l’artiste en question. Par l’étude de choix artistes, sémantiques, références, influences, symboliques, et autres détails parfois anodins ayant avant tout pour but de vous donner envie de découvrir ou redécouvrir par vous même l’artiste. Et comme à chaque fois, je vous donne rendez-vous sur le topic de la chronique sur le forum ou sur les réseaux sociaux avec le hashtag #TheArtOf.

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Douglas Curtis Swan est né le 17 février 1920 à Willmar dans le Minnesota, cinquième enfant d’une famille d’origine suédoise (3). Curt Swan a rempli son service militaire en Europe pendant la seconde guerre mondiale.  A noter qu’il fut sur la période artiste pour la magazine Stars and Stripes (vous pouvez revoir Full Metal Jacket si vous ne voyez pas de quoi il s’agit). De retour en civil, il est rapidement engagé par DC Comics et travaille sur Tommy Tomorrow and The Boys Commandos (4). Une série sans grande importance qui n’est qu’une étape pour Curt Swan vers la série qu’il a/qui l’a marqué: Superman.

Références, expressions et l’entrelacs des signes

Les expressions faciales de nos super-héros préférés ne sont pas toujours bien senties. Parfois ennuyeuses – je ne parle pas du Superman de Wayne Boring (5) – et sans vie, Curt Swan en a pourtant fait sa marque de fabrique.

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La particularité du style de Curt Swan est de représenter avec une large palette d’expressions, les situations quotidiennes tout à fait ordinaires de ses personnages. Le réalisme de Swan peut alors prendre une tout autre ampleur grâce à l’univers extraordinaire et fantastique de Superman.

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A la manière d’un Charles Dana Gibson et ses Gibson Girl, Curt Swan peut être considéré comme l’auteur d’un canon de beauté du kryptonien. La représentation de Superman par Swan est souvent considérée comme un archétype de proportions, un modèle esthétique et symbolique, bien que n’échappant pas aux goûts de l’époque (3). Et la longévité de Curt Swan dans l’univers du kryptonien y est pour beaucoup. C’est toute une génération de lecteur qui a été habitué aux traits de l’artiste. Au point de vénérer ce « Superman de Curt Swan » et d’en faire une référence devenue récurrente dans le discours conservateur des nostalgiques frustrés du Superman du Silver Age (« les new 52 c’est quand même de la merde non ? »).

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Une autre référence beaucoup plus sérieuse et surtout étrangère à mes divagations douteuses peut être également présentée: Curt Swan serait selon son biographe Eddy Zeno « the Norman Rockwell of comics » (3), selon cette idée que Swan est à la fois soucieux de représenter le quotidien américain, ainsi qu’adopter un style hyperréaliste notamment dans les expressions du visage de ses personnages. L’expression est à prendre avec des pincettes, parce que Norman Rockwell est très (trop) souvent cité comme référence artistique outre atlantique, bien souvent pour des raisons totalement étrangères à ce que pouvait être le véritable art du « Saturday Evening Post Man ». En tout cas je ne sais pas si on peut considérer cette planche comme naturaliste. On m’aurait menti sur l’américain moyen ?

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Blague à part, les planches de Curt Swan sont construites de façon à toujours mettre en avant l’expression des personnages, leurs réactions, ce qu’ils pensent, ressentent et vivent, tout simplement, dans les cases. Jamais l’expression donner vie à ses personnage n’a semblé aussi sincère dans les yeux du Superman de Swan.

Le chant du cygne de Curt Swan

Superman: Whatever Happened to the Man of Tomorrow? est la dernière histoire de Swan sur le kryptonien. Ce récit publié en 1986 en deux parties (dans Superman #423 puis dans Action Comics #583), écrit par Alan Moore et encré par George Perez et Kurt Schaffenberger, est souvent considéré comme le dernier récit « classique » de l’homme d’acier (6). Alan Moore, que l’on connait avare de compliments, a souvent affirmé – notamment dans la biographie officielle de Swan – son admiration pour l’artiste et que travailler à ses côtés le temps d’un court récit avait été tout simplement « magique ». Superman: Whatever Happened to the Man of Tomorrow? est un Elseworlds de DC Comics (au même titre qu’un Red Son, Son of Superman, War of the Worlds, Last Son of Earth ou encore Last Stand on Krypton, sur l’homme d’acier) racontant la dernière histoire du Superman du Silver Age avant d’être rebooté par les événements de Crisis on Infinite Earths et sa réintroduction moderne par John Byrne dans la série The Man of Steel en 1986.

Le postulat de départ de l’histoire est simple, il s’agit de donner une conclusion au personnage de Superman et de façon plus générale, à son univers. Alors, à la question « Whatever Happened to the Man of Tomorrow? » c’est Lois Lane qui répond et Alan Moore se sert de la belle brune pour raconter son récit. Il est à noter que Moore est sans doute l’un des rares scénaristes à avoir réussi une scène particulièrement émouvante avec… Bizarro. « Hello, Superman. Hello. » Les vrais savent. De façon plus précise, l’histoire de Moore est un récit enchâssant, prenant place dix années après la dernière apparition de Superman, permettant ainsi rétrospectivement la narration de plusieurs événements majeurs passés dans la carrière de Superman (7). Un récit entre passé et espoirs, basé sur la mémoire collective, comme seul les histoires de Superman en ont le secret. Alors quoi de plus mémorable pour Curt Swan que de signer une dernière fois les traits de Superman dans ces deux numéros. La statue de l’homme d’acier en mémorial sur la couverture du Superman #423 représente tout autant le personnage de Superman, que la carrière de Curt Swan. Superman: Whatever Happened to the Man of Tomorrow? est clairement le chant du cygne d’un grand artiste, ayant profondément marqué le personnage de Superman et son univers.

L’avis d’un lecteur

En fait, je comptais faire une compilation commentée de plusieurs avis de lecteurs de Swan, et puis j’ai abandonné l’idée de compiler autre chose que l’avis de Crazy-El, et j’ai également abandonné l’idée de le commenter. Séquence émotion. Magnéto ON.

En tant que vieux routier de DC Comics, j’ai toujours été assidu à l’évolution de DC à partir du début des années 60. J’ai toujours été habitué aux dessins  »cartoonesque » du comic book, c’était la façon de faire de l’époque, essence de l’esprit du comic book pour moi, le différenciant d’un roman et d’un dessin d’artiste pour les expositions et musées. Un jour, en cette journée traditionnelle du vendredi, j’achète comme d’habitude mon comic de Superman. Là c’est la claque pour moi, l’émoi et l’incompréhension. Je voyais bien un changement majeur dans le dessin. Mes yeux en étaient éblouis, pas encore habitués à ça. J’ai ressenti une émotion nouvelle en voyant ce  »nouveau » Superman: une façon de plus pour moi de signifier que Superman était encore mon plus grand ami. Sans pouvoir mettre des mots savants à l’époque, je sais maintenant que Swan avait su insuffler une nouvelle vie à Superman.

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Il avait gagné son pari pour plusieurs. S’il y a un artiste qui, on peut dire a défini Superman au point où son nom est quasi synonyme du caractère du kryptonien c’est sûrement Curt Swan. Beaucoup d’artistes ont dessiné Superman depuis Curt Swan, mais il est généralement connu que ces artistes se réfèrent encore à Curt, et à juste titre. Les héritages de Swan sont nombreux, mais dans l’industrie du comic book, on se souvient toujours  de son travail comme une réalisation singulière, un exploit qu’aucun autre artiste de comic peut finalement prétendre. Beaucoup d’artistes ont créé ou influencé une infinité de personnages, mais Curt Swan, a produit l’interprétation définitive du plus grand héros du comic book – Superman. Depuis de nombreuses années lorsque nous demandons « Qui a créé la version définitive de Superman? » les fans de comics donneront encore LA réponse: le seul, l’unique … Curt Swan!

Il a su donner à Superman/Clark Kent et Superboy une âme, des émotions qui exprimaient la peine, le sourire, l’étonnement, le doute, la colère, etc. Il a su donner au vol de Superman la grâce, par des traits gracieux comme la traînée d’une comète. Nous pouvons sentir quasiment le son de la cape de Superman au vent. Superman devenait beaucoup plus prêts de nous (enfin, du moins pour moi), il ressentait exactement ce que tout être humain peut ressentir. Tu pouvais avoir une moins bonne histoire, les dessins de Curt se suffisaient en soi, même sans le texte. Encore plus pour moi, il est devenu un symbole pour DC Comics, il a élevé le discours de l’industrie du comic book. Dans les mémoires de Curt Swan il mentionne deux personnages qui ont inspiré son Superman: Johnny Weissmuller, l’acteur qui incarna Tarzan au cinéma et George Reeves celui de Superman de la série TV des années 50/60. Comme j’adore les anecdotes, qui façonnent l’histoire des petites vies des gens, il en a deux que je souhaite vous partager. La première, c’est pendant son enrôlement dans l’armée. En 1943 sa troupe se trouvait à Paris. Il arrivait souvent pour Swan de se poser face à la Seine et d’effectuer plusieurs croquis (je donnerais cher pour en avoir un), il a rencontré la femme de sa vie à Paris et s’y est marié en 1944. Seconde anecdote: quand il a été question pour Warner Bros. de réaliser un film de Superman, ils ont dit expressément à Richard Donner que Superman devrait ressembler à celui de Curt Swan dans les comics. Grâce à Curt nous avons eu droit au magnifique Christopher Reeve.

Conseils de lectures

Pour lire du Curt Swan, il va falloir se mettre à la vo, c’est un impératif! A moins de trouver une vieille intégrale de Panini dans leur collection Archives DC.

Je ne peux que vous conseiller Superman: Whatever Happened to the Man of Tomorrow? qui existe d’ailleurs dans une très belle édition deluxe.

Plusieurs récits dessinés par Curt Swan sont éparpillés dans diverses anthologies, telles que Superman: Tales of the Phantom Zone (vous y trouverez également Al Plastino et Rick Veitch notamment, ça vaut le coup), ou encore Superman: The Silver Age Newspaper Dailies en trois volumes (attention tout de même, le second volume bien que pas mal, contient uniquement du Wayne Boring) et couvrant la période 1959 à 1966.

Je vous recommande également Superman – Kryptonite Nevermore dans la collection DC Comics Classics Library bien que graphiquement certains vont faire la gueule sur les couleurs. En effet DC a voulu dans cette collection proposer un rendu le plus authentique possible à l’oeuvre d’origine. De mon avis, l’oeuvre est bien plus plaisante de la sorte dans la mesure où le lecteur cherche une lecture faisant parti du patrimoine de DC et de manière plus générale sur l’histoire du comic book. Après c’est sur que les couleurs vont vous faire pleurer. Et puis c’est quand même bien mieux qu’une recolorisation à la palette graphique sursaturée. Ca reste bien sur que mon avis.

Et pour finir (je m’arrête à mes lectures, n’hésitez pas à en proposer dans les commentaires) je vous conseille Superman: The Bottle City of Kandor. Première lecture pour ma part où j’ai découvert Curt Swan (c’est à dire l’année dernière).

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Notes :

(1) Deux semaines de retard pour pondre une telle vanne, c’est grandiose. Plus sérieusement, le retard de ce numéro est surtout du au prochain, le #9 sur Paul Pope, surprise, surprise.
(2) Superman #51 sur comic vine
(3)  Curt Swan: A Life in Comics, par Eddy Zeno, Ed. Vanguard, 192 pages ; j’ai eu la biographie entre les mains (merci la bibliothèque universitaire) et je ne peux que la conseiller aux amoureux de Swan (en anglais of course)
(4) Tommy Tomorrow
(5) Très bon site sur Wayne Boring, vous réorientant vers de nombreux sites tous plus riches les uns que les autres.
(6) Parce que Wikipedia c’est bien parfois. La page  de Superman: Whatever Happened to the Man of Tomorrow? est bien écrite.
(7) The Great Alan Moore Reread: The Superman Stories