Critique de Gotham Central Tome 2
Les points positifs :
  • Bullock mis en avant
  • La routine de flic…
  • …pimentée par les vilains de Gotham
Les points négatifs :
  • Le risque de se perdre parmi les personnages…
  • …certains manquant de background qui les détacheraient
  • Ouiiiin c’est marqué Gotham mais ya pas Batmaaaaan

« Nous ne sommes que le public. » – Lieutenant Ronald Probson


  • Scénario : Ed Brubaker & Greg Rucka Dessin : Michael Lark, Greg Scott et Brian Hurtt – Couleur : Lee Loughridge

Urban continue tranquillement la réédition intégrale de l’excellente série Gotham Central amenée par les scénaristes Ed Brubaker (dont Urban a également publié le travail sur Catwoman) et Greg Rucka (que vous pouvez retrouver sur Infinite Crisis également). Le concept de Gotham Central est original, puisqu’il se charge de suivre, plutôt que les aventures de Batman à Gotham City, le quotidien de ses flics, quotidiennement confrontés à la dépravation qui ronge cette ville noircie par le crime. Le premier tome, qu’on avait beaucoup apprécié, se focalisait particulièrement sur le personnage de Renée Montoya, introduite dans la célèbre série animée des années ’90, ainsi que sur l’obsession que lui vouait Double-Face. Dans ce deuxième tome, Harvey Dent cède la place, entre autres, à un criminel encore plus redoutable : le Joker !

Une atmosphère flic réussie

Après avoir affronté Mr Freeze et Double-Face, le GCPD n’a pas le temps de prendre un peu de repos puisque le Joker s’apprête à donner libre cours à sa folie sanguinaire quelque part à Gotham. Mais où ? C’est au GCPD de le découvrir. Parallèlement à cette menace, une prise d’otages qui tourne au drame fait remonter une affaire jamais résolue vieille de plusieurs années : un attentat qui décima une équipe de baseball. Selon toute logique, les inspecteurs chargés de rouvrir le dossier se tournent vers le dernier flic qui s’en occupait. Seulement, ce flic a quitté le service à la suite d’une histoire louche. Seulement, ce flic, c’est Harvey Bullock, connu pour ses méthodes particulières. Et, coïncidence, il n’a jamais cessé d’être obsédé par ce même attentat, soupçonnant un célèbre criminel de Gotham

On est immédiatement séduits, comme dans le premier tome, par l’atmosphère de flics merveilleusement amenée par Greg Rucka. Le ton est juste, et trahit sans doute un travail de documentation en amont. Les procédures sont crédibles, tout est dans le souci du détail. La pression des autorités politiques, la pression des médias, les blagues entre collègues qui côtoient la gravité des affaires en cours, la routine quotidienne dans les bureaux du GCPD, autant d’ingrédients qui font, avant tout, l’identité de Gotham Central et son charisme. La qualité d’écriture y est pour beaucoup : avec des dialogues moins réussis, l’alchimie aurait opéré plus difficilement, mais ici les personnages ont l’air vivant, sans compter que les auteurs varient allègrement les points de vue, commençant par exemple le tome avec un numéro placé dans la perspective d’une sous-fifre des rangs de la police dont la tâche la plus distinguée consiste à… allumer le bat-signal.

When in Gotham, do as the Gothamites do

Toujours comme dans le premier tome, on oublie ainsi jamais qu’on est à Gotham. Être à Gotham, ça signifie, pour un flic du GCPD, se sentir bon-à-rien face au justicier qui protège la ville, ça signifie se sentir impuissant lorsque les criminels dégénérés d’Arkham menacent les citoyens. Greg Rucka et Ed Brubaker ne manquent pas de le souligner. Là où c’était Freeze et Double-Face qui ébranlaient les forces de l’ordre dans le premier tome, ici c’est le Joker lui-même qui prend le relais, et, plus tard, le Pingouin et le Chapelier Fou. Mettre en scène le Joker n’est jamais une mince affaire, chaque auteur étant tenté de verser dans la surenchère pour faire « plus fort » que ce que son prédécesseur a accompli. Ici les scénaristes s’en tirent bien, le Joker annonçant de tuer quelqu’un, quelque part, sans préciser où ni qui, un plan qui rappelle le film The Dark Knight de Christopher Nolan. Évidemment, c’est le branle-bas de combat au GCPD qui se retrouve contraint de vérifier un à un tous les spots possibles, tombant systématiquement sur des leurres destinés… à Batman, comme pour leur signifier qu’ils ne valent pas assez pour jouer dans la cour du Joker. C’est également l’avis des médias et de la population qui raillent ouvertement l’impuissance de la police face aux plans du Prince Clown du Crime. Ce que ça souligne, c’est que si c’est intéressant de voir les flics de Gotham gérer des crimes réalistes, comme cette sombre affaire de jeune fille retrouvée morte dans une poubelle, c’est encore plus intéressant de les voir s’opposer à une galerie de vilains taillés, non pas pour affronter de simples mortels, mais de véritables dieux en costume. On frissonne d’autant plus lorsque ce sont des flics standards qui pénètrent dans Arkham, et non un Batman qui en impose grave.

Un des grands atouts du premier tome était la manière dont le personnage de Montoya, et son homosexualité, étaient traités. Ce chapitre clos, Montoya se place nettement en retrait dans ce second tome. On déplorerait presque ici de ne pas voir le background d’un autre flic se développer immédiatement, il faut attendre les derniers numéros du tome pour voir Bullock prendre en importance. On explique ainsi les circonstances qui l’ont mené à quitter la police, tout en précisant les traits de sa personnalité atypique – et donc rafraîchissante dans le monde des comics où trop de personnages ont le même caractère. Le travail sur Bullock est exemplaire, et ceux qui se sont épris du personnage grâce à Batman – The Animated Series ne manqueront pas de le reconnaître. En revanche, tout l’approfondissement des personnages, de leur vie privée, se résume à peu près à Bullock dans ce second tome, à quelques petites exceptions ci et là : un flic qui espérait une promotion, un autre dont les origines italiennes ont créé des liens avec la mafia, mais rien de très consistant dans l’ensemble. Qu’on s’entende, le plaisir de lecture n’en est quasiment pas amoindri, les dialogues restent succulents et les intrigues menées d’une main de maître conservent leur tension palpitante. Seulement quelques membres des forces de l’ordre dégagent légèrement l’impression d’être interchangeables, Ed Brubaker et Greg Rucka n’ayant d’ailleurs pas la lourdeur de rappeler à chaque page les noms de chacun. Soulignons que certains membres du GCPD auront probablement une place plus importante dans les volumes suivants.

Un style dépouillé

Aux dessins, Michael Lark se charge du gros des numéros, laissant la place à Brian Hurtt pour un issue et à Greg Scott pour une poignée d’autres. Les trois artistes s’appliquent à s’aligner dans un style dépouillé qui s’accorde vraiment bien avec l’atmosphère policière de la série. Michael Lark se montre particulièrement doué pour donner une intensité sans pareil aux regards de ses personnages, retranscrivant une émotion parfois seulement à travers leurs yeux. Mais dans l’ensemble ce second tome garde, malgré la multiplicité des dessinateurs, une identité graphique marquée et unie, que vient seconder avec sa colorisation toujours très inspirée le talentueux Lee Loughridge, qu’on avait récemment apprécié sur Human Target, du côté de chez Vertigo.

Pas de perte vitesse avec ce second tome de Gotham Central, l’atmosphère est toujours aussi réussie, les intrigues toujours aussi captivantes. On déplore peut-être qu’il faille attendre le dernier tiers du volume pour voir un personnage – Harvey Bullock – prendre autant d’importance que Montoya dans la premier tome, mais, insistons dessus, le plaisir de lecture n’en est pas diminué, Gotham Central se détachant avec majesté de la production des comics par la qualité et l’intelligence de son écriture. Une valeur sûre.