Critique de Trillium - Jeff Lemire
Les points positifs :
  • Un style graphique qui change
  • Touchant
  • Mise en page originale…
Les points négatifs :
  • …mais alors bonjour la galère pour lire ça
  • Le mauvais goût d’Avatar sur les premiers chapitres
  • Explique en huit numéros ce que Grant Morrison aurait expliqué en un seul. Attendez, c’est ptet un point positif ça ?

« Dès que je t’ai vue, j’ai su que je n’étais plus seul… » – William


  • Scénario & Dessin : Jeff Lemire Couleur Jeff Lemire & José Villarrubia
  • VERTIGO DELUXE – Trillium – 24 Octobre 2014 – 216 pages – 19€

Jeune vedette du roster DC Comics (techniquement ex-vedette maintenant) aux côtés de Scott Snyder et Ann NocentiJeff Lemire s’est fait connaître au grand public gâce à ses passages remarqués sur les titres Animal Man et Green Arrow. Chez Vertigo, c’est Sweet Tooth qui a révélé son aisance dans des récits visant un public adulte (entendons : non-superhéroïque). Son curriculum vitae a suffi pour lui gagner la confiance des éditeurs de DC Comics, qui lui donnèrent le feu vert en 2013 pour lancer une mini-série orientée s-f cette fois, un genre qu’il avait jusque là assez peu abordé. Terminée en Avril dernier, cette mini-série débarque déjà en France dans son intégralité grâce au zèle d’Urban. L’occasion de se pencher sur une histoire atypique.

La race humaine est envoie d’extinction. Il n’en reste que quelques milliers de représentants, traversant l’espace pour fuir un virus mortel, la crépine, qui possède l’angoissante propriété d’être doué d’intelligence. La clé d’un vaccin réside peut-être dans une fleur, la Trillium, qu’on retrouve en quantité sur la planète AtabithiNika, héroïne du récit, est chargée de nouer le contact avec les indigènes pour pouvoir récolter cette fleur sans heurts et ainsi peut-être sauver l’humanité. Cependant, la cité indigène, et le temple qu’elle renferme en son sein, renferme un mystérieux secret.

Désorienté, vous dites ?

Tout d’abord, Trillium frappe le lecteur d’emblée par sa mise en page jamais vue. En effet le récit est partagé entre les points de vue de Nika, humaine de l’an 3797 explorant la planète Atabithi, et William, un explorateur anglais de 1921 perdu dans la jungle amazonienne.  Jeff Lemire démarque les perspectives de ses deux héros en plaçant toutes les cases accompagnant William à l’envers, et toutes celles centrées sur Nika à l’endroit. Lorsque plusieurs pages inversées se suivent, elles sont placées de sorte à pouvoir lire confortablement de gauche à droite… ce qui signifie en revanche qu’il faudra parfois tourner plusieurs pages pour arriver au début d’un chapitre puis techniquement tourner les pages à rebrousse-poil. Sans compter que certaines pages sont partagées en plusieurs orientations différentes. On s’en sort plus ou moins,il m’est arrivé de lire plusieurs pages avant de me rendre compte j’étais en train de lire depuis la fin (vous savez ce même sentiment lorsque vous découvriez les mangas à l’aube de votre adolescence). C’est donc modérément pratique, en revanche c’est un concept assez étonnant, qui a le mérite d’innover.

D’ailleurs, ce n’est pas le seul procédé auquel recourt Jeff Lemire pour distinguer les perspectives. Il souligne de différentes manières les difficultés qu’éprouvent ces personnages issus d’univers éloignés pour communiquer. Ainsi, si la case se place du point de vue d’un Terrien de 1921, les bulles des humains du futur ne contiennent que des points de suspension pour signifier qu’il ne comprend pas ce qu’on lui raconte, et vice-versa lorsqu’on se place du point de vue d’un humain du futur. Quant aux indigènes d’Atabithi, Jeff Lemire a été jusqu’à concevoir tout un alphabet avec le graphiste Chris Ross pour transcrire leurs dialogues. Bon, je vous avoue qu’à la première lecture j’ai juste cru que c’était des signes incohérents, puisqu’Urban ne révèle la signification de chaque caractère qu’à la fin du tome, mais grâce à moi vous ne commettrez pas la même erreur et vous vous amuserez à décrypter chaque bulle grâce à l’alphabet que voici. Ne me remerciez pas, c’est tout naturel.

Jeff Lemire, nouveau Paul Pope

Rajoutez à ces deux aspects originaux le style très particulier de Jeff Lemire aux dessins qui, s’il divise les avis à la manière d’un Paul Pope (Batman – Year 100Batlling Boy), a le mérite, qu’il faut souligner, de trancher radicalement avec le reste de la production comics actuelle. Rajoutez-y son style donc et rien qu’avec ces trois points, vous obtiendrez une lecture franchement rafraîchissante, qui marquera votre mémoire d’une manière ou d’une autre. On pourra rétorquer que s’il n’y a rien d’autre à mettre au crédit de cette œuvre, Trillium se limite à un simple exercice de style. Pourtant si le scénario n’est pas ce qu’on met le plus en avant lorsqu’on évoque Trillium, il n’est pas exempt de qualités non plus.

Il y a par exemple pas mal de références bibliques qu’on retrouve souvent dans ce type de récits de science-fiction qui lorgnent sur le post-apo. L’Exode de l’humanité pourrait renvoyer à celle du peuple juif vers la Terre promise, le couple Nika – William, sur lequel repose la survie de l’humanité à l’issue du comics, pourrait représenter un Adam & Eve moderne, qui viennent se placer au crépuscule de l’humanité comme pour fermer la boucle. D’ailleurs Jeff Lemire a le bon goût de laisser la fin relativement ouverte en ce qui concerne le destin des survivants, placés en sommeil cryogénique pendant que leur vaisseau dérive dans le vide sidéral, jusqu’à ce que l’intelligence artificielle aux commandes repère une planète habitable. Placer tous les espoirs de l’espèce humaine dans les mains d’une intelligence artificielle, il y en a certains qui n’ont pas dû voir 2001 : L’Odyssée de l’Espace… Pour revenir au ton biblique, le virus pourrait se faire l’écho d’un châtiment divin, comme de nombreuses épidémies ont été considérées depuis l’aube de l’humanité.

Roméo et Juliette dans l’espace

Mais que ces parallèles bibliques soient pertinents ou non, il y a une ambiance de fin du monde qui reste appréciable, un ton emprunt de fatalité, qui justifie d’une certaine manière la manière ‘magique’ dont Nika et William viennent à se lier. Jeff Lemire souligne explicitement l’alchimie irrationnelle qui s’opère entre eux : « C’est… On se connaît à peine, William, nous n’avons passé que quelques heures ensemble…  » Et William répond à Nika  : « …et pourtant c’est comme si je t’avais toujours connue, et tu ressens la même chose. » Une énième déclinaison de l’archétype du couple amoureux, à la Roméo & Juliette ou Tristan & Iseult, dans ces trois exemples les deux amants sont séparés par les circonstances (la loi, la morale, la rivalité de deux familles, la pression sociale ou, dans le cas présent, plusieurs années-lumières et des siècles de différence). Mais malgré cet éloignement, le couple se trouve un moyen de s’unir, même si c’est dans la mort. Jeff Lemire se montre un poil plus optimiste ici en poussant ses héros (petit spoil portant sur la toute fin du récit) à choisir de plonger dans un trou noir, dans l’inconnu, plutôt que d’attendre la mort sans rien faire. Mais ce trou noir et cet inconnu, n’est-il pas une métaphore de la mort ?

J’étais parti pour donner un avis tempéré en nuançant les atouts de ce récit par ses points négatifs, mais en rédigeant cette review je réalise que Trillium est peut-être mieux fichu qu’il n’en a l’air à la première impression. Cependant Trillium a des défauts, par exemple la galerie de personnages est assez terne en-dehors des deux héros principaux. La Commandate Pohl est l’exemple même du personnage antipathique et méchant jusqu’à la caricature avec lequel j’ai beaucoup de peine. Elle n’a par exemple pas la patience d’attendre que Nika noue le contact avec les indigènes et envoie les tanks raser la société idyllique en harmonie avec la nature des indigènes (c’est ça, le truc qui rappelle Avatar). Citons aussi une scène peu convaincante qui suit ces hostilités où, après être tombée par hasard sur un être humain de 1921 téléporté dans le futur sur Atabithi, elle le tabasse et s’apprête à l’exécuter de son arme en mettant sur lui la responsabilité des anomalies cosmiques qui enveloppent le village indigène. La situation est absurde : elle enrage contre cet inconnu alors qu’il ne comprend pas leur langue ; qu’il essaie de s’expliquer mais elle ne comprend pas ; il a l’air parfaitement inoffensif ; un type paumé ne pourrait être la cause des anomalies aux proportions dantesques qui les entourent ; le temps presse et elle perd son temps à interroger comme un mauvais flic un type dont elle ne pourra rien tirer à cause de la barrière des langues ; d’ailleurs la réaction normale lorsqu’on tombe sur un humain lorsqu’il n’en reste plus quelques centaines c’est de l’accueillir à bras ouverts et de lui donner une couverture, pas de le rouer de coups pour l’exécuter ensuite… sans raison ! Bref à tout point de vue, cette scène est mal fichue et offre un amas de clichés fort malvenus (cf la réplique « Mauvaise réponse !« ) dans un tout paradoxalement plutôt inspiré.

Dans un autre registre, le background des deux personnages principaux reste développé de surface, on s’intéresse assez peu au sujet de la Première Guerre Mondiale qui est évoqué à travers le personnage de William et on saisit mal ce que c’est censé apporter au récit. Quant à Nika, on a le droit à l’éternelle scène de la mort d’un parent, où la mère demande à sa fille de la lâcher dans l’espace pour qu’elle-même survive, dans un remake peu inspiré de Vertical LimitTrillium offre d’ailleurs un autre exemple très cliché de sacrifice artificiellement amené avec la mort de Clayton, un proche de William, surtout que Jeff Lemire insiste sur le caractère inutile de ce sacrifice à travers les mots de Nika : « Une explosion ne pourrait arrêter la crépine, c’est un virus intelligent. Il peut survivre à tout… Le vide de l’espace… Tout ! » Et là Clayton répond avec beaucoup de bon sens : « Ah ouais c’est vrai, alors je viens avec vous, c’est plus sympa de continuer à vivre. » Non je déconne, le bobet répond : « C’est pour ça que vous devez partir ! Si j’échoue, vous pourrez lui échapper. » Eeeh what ? Donc en gros, si tu échoues, ça ne change rien pour eux, … dès lors pourquoi ne pas partir avec eux ? Ah oui, Jeff Lemire était dans une impasse pour exécuter son final émouvant avec les amants en tête-à-tête, donc quitte à se débarrasser vite fait de Clayton autant glisser un peu d’héroïsme bon marché au passage !

Réunis par la solitude

Pour revenir au background de Nika et William, si la mort de la mère et le très dramatique « J’ai connu la guerre… Je m’en suis jamais vraiment remis. » n’offrent rien de vraiment consistant à se mettre sous la dent, à la fois par leur inspiration générique et leur développement de surface, ils se justifient à travers leur objectif, qui est de souligner la solitude respective des deux personnages. Cette solitude commune à Nika et à William, qui finit d’ailleurs par les rapprocher, est de son côté allègrement soulignée, notamment lors du chamboulement de réalités qui survient au tiers du roman, puisque Nika et William sont les seuls à se sentir déphasés par rapport au monde qui les entoure, sentant contre l’opinion commune que cette réalité n’est pas authentique. Et même avant cette distorsion de réalité, par leurs motivations respectives, ils se détachent déjà de leurs congénères, ainsi Nika entreprend de nouer une communication avec les indigènes tandis que sa supérieure ne tient qu’à la fleur au-delà de ces indigènes. On constate qu’en plus de la solitude, la communication entre individus, et souvent la difficulté de communiquer, est un des autres thèmes de Trillium développés avec succès, et que sert avec intelligence la division des perspectives que nous mettions en lumière au début de cette review.

Trillium est une lecture hors du commun, et si vous êtes à la recherche de neuf, n’hésitez pas avant de lui donner sa chance, il se distingue drastiquement du reste du catalogue d’Urban. Si on retient surtout sa forme et son esthétique atypiques, elles ne constituent un atout que dans la mesure où elles se justifient à travers le scénario, servant à opposer les deux protagonistes pour mieux les réunir. Jeff Lemire ose aborder avec sérieux les thèmes de la communication, la solitude et l’amour intemporel qui vient à bout de tout – de la mort même ? Hélas, le Canadien n’évite pas tous les écueils, s’autorise quelques facilités en s’en tenant à un développement de surface pour certains aspects, et s’alourdit ci-et-là de quelques clichés. Trillium manque le statut de coup de cœur, mais pas de beaucoup.

9 Commentaires

    • L’éternel débat review sans spoiler, review avec spoiler. On essaie toujours d’éviter un maximum de dévoiler des événements-clés, mais parfois on est obligés de se référer à des points précis pour expliquer certaines choses. La meilleure chose à faire si vous fuyez les spoils comme la peste, c’est d’attendre d’avoir lu l’ouvrage avant de lire la review :)

  1. Ah je l’attendais cette review et je suis content qu’elle vienne de toi d’ailleurs, TheRiddler.
    J’attendais ce comics avant d’en savoir plus. Parce que oui j’adore Lemire et ce qu’il fait (notamment sur The Nobody) mais lorsque j’ai compris que c’était une espèce d’histoire d’amour intemporelle je me suis directement dit que ce n’était pas forcément pour moi… Et à part son style graphique surprenant et fascinant que tu compare à Paul Pope et d’ailleurs je trouve la comparaison tout à fait cohérente, cette histoire, sur le fond, ne me parle pas plus que ça.
    Du coup ce sera sans doute un comics à acheter à l’occasion mais je ne le met pas en priorité. C’est quand même un bon récit d’après ta critique.
    Merci. :)

    • Oui effectivement c’est avant tout une histoire d’amour ! La science-fiction et le cosmique servent surtout de cadre (qui différencie cette histoire d’une autre d’ailleurs). Ceci dit même rien que pour l’aspect graphique ça vaut le détour, c’est vraiment étonnant ! Oublie le pas sur le long terme :)

  2. C’est un coup de coeur pour moi assurément. Je ne nie pas les défaut et surtout pas la stupidité du personnage de Pohl, mais j’ai apprécié par contre le rôle p^lus modéré et ambitieux de Clayton même si il fait lui aussi appel à quelques ficelles scénaristiques.

    Mais j’ai vraiment apprécié cet univers, cet amour intemporelle et ce cadre absolument incroyable baigné dans le space opera et le voyage dans le temps. Charmé, totalement charmé par ce récit ^^

    Tu me sembles avoir bien cerner l’oeuvre en tout cas Riddler :)

  3. Il me reste à refaire l’ouvrage en décryptant les dialogues (ce dont je me réjouis :D), mais quelle lecture!

    La lecture a été fluide et ultra prenante, j’ai adoré l’implication supplémentaire de tourner le livre à répétition, avancer puis reculer, ne lire que le haut de certaines pages et d’ailleurs la deuxième image de ta critique est l’un des moments que je préfère.
    Si cette lecture restera à jamais gravé en moi, que j’adore les histoires d’amour, l’espace, les plantes et qu’ici tout est réuni (même si j’avais quelques appréhension sur le dessin, ce fut finalement une vraie bouffée d’air frais visuel, bien plus charmant/personnel que ce dont on a l’habitude de voir ces derniers temps), j’aurais apprécié un chapitre supplémentaire : cela aurait permis d’avoir un peu plus de place pour développer Pohl qui était prometteur mais complètement absurde une fois les premières scènes passées…Quelques pages pour accentuer la pression sur ses épaules, la course contre la montre afin de trouver une solution avant la mort de cette colonie, la survie/le bonheur du plus grand nombre au détriment de la minorité et cela serait mieux passé. Pour Clay, ca sent en effet le cul de sac scénaristique où il a fallu trouvé une parade pour s’en débarasser, mais j’arrive à m’y faire et trouver du sens/de l’héroïsme dans sa dernière action plutôt qu’un suicide inutile.
    Un autre avantage de l’ouvrage : les mystères non résolus (j’essayais d’anticiper leur élucidation mais ce n’est jamais arrivé et ainsi n’ai pas vu la fin du livre arrivé).
    Merci pour cette excellente review, dommage que Trillium manque de peu ta mention coup de coeur, on aurait pu fanboyer dessus à notre prochaine discussion :p

  4. Quel voyage ! J’ai vraiment pris du plaisir à lire ce livre. On le tourne puis le retourne pour se retrouver un coup dans l’espace, un coup sur Terre jusqu’à se perdre un peu dans les deux mondes. J’ai trouvé les dessins franchement réussis et intéressants. Une belle histoire d’amour dans une étonnante histoire de science fiction.
    Si je peux me permettre, je le recommande.

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