Critique Human Target Volume 2- Peter Milligan
Les points positifs :
  • La variété des thèmes abordés
  • Twists surprenants
  • Superbe fin
Les points négatifs :
  • Concept qui montre des signes d’essoufflement
  • Traîne les fardeaux du premier tome
  • Toujours cette omniprésence des armes à feu, mais bon

« Je ne fais pas confiance aux sauveurs. Sauf s’ils sont morts depuis deux mille ans, au moins. » – Christopher Chance


  • Scénario : Peter Milligan Dessin : Cliff Chiang, Javier Pulido, Cameron Stewart

Ce deuxième tome de Human Target conclut tout le travail de Peter Milligan sur Christopher Chance, alias La Cible Humaine. Avec son run étalé sur quatre ans, Peter Milligan redonne réellement une seconde jeunesse au personnage créé en 1972, explorant avec maturité les possibilités psychologiques du concept de la Cible Humaine. Après un tel final, triste de savoir qu’on n’a plus revu Christopher Chance dans les comics avant 2010, où une mini-série co-écrite par le créateur du personnage, Len Wein, parut pour coïncider avec la diffusion de’la série éponyme sur la Fox.

Vivre dans la peau d’autres personnes

Christopher Chance est la Cible Humaine. Si vous nous rejoignez au deuxième tome, sachez donc que son métier, c’est de prendre l’apparence et les habitudes de clients fortunés menacés de mort, pour être pris pour cible à leur place et, dans le mesure du possible, échapper à la mort tout en maîtrisant les assassins. Certes, ce n’est pas un métier de tout repos, qui en coûte aussi bien physiquement à Christopher Chance que psychologiquement, puisqu’au fil des identités qu’ils empruntent il se détache de plus en plus de sa propre vie. Mais lorsqu’on a le choix entre être Christopher Chance, le cinquantenaire banal, ou être un messie du XXIe siècle adulé par des centaines de fidèles, comment résister à la seconde option ?

Dans ce deuxième tome, Peter Milligan cherche à traiter des thèmes comme le terrorisme, le racisme et la religion. Sans éviter complètement le piège de la caricature, il s’efforce de montrer du doigt, entre autres, la manière dont les gens se sont mis à considérer les musulmans depuis les attentats du 11 Septembre, condamnant les amalgames faits entre les adeptes de la religion de Mahomet et les terroristes. « Tous les musulmans sont pas des terroristes, mais tous les terroristes sont des musulmans.« , exemple de parole dangereuse, très probablement le reflet d’une certaine réalité aux États-Unis, que Milligan décrie en plaçant les mots dans la bouche d’un fanatique anti-terroriste qui torture des musulmans de son quartier dans le but d’avoir « des informations ». Dommage, le type ne sait pas faire la différence entre un hindouiste et un musulman… D’ailleurs, Peter Milligan fournit lui-même un exemple de terrorisme bien blanc bien américain, en montrant des extrémistes anarchistes prêts à en venir au meurtre pour renverser « le système ». Dans une autre histoire, il traite avec un réalisme parfois dérangeant la question de l’immigration illégale du Mexique aux États-Unis, dépeignant comment des enfants se retrouvent embrigadés dans du trafic d’êtres humains et des réseaux de prostitution en ayant suivi le rêve d’un monde meilleur au pays de l’Oncle Sam. Tous ces thèmes, que Milligan préfère varier plutôt que développer en en profondeur, donnent un côté réaliste au titre qui solidifie les histoires, à l’instar d’un autre excellent thriller du catalogue Vertigo qu’est 100 Bullets qui évoquaient également des maux de la société américaine contemporaine.

« Vous, les extrémistes, vous n’avez pas le monopole, en matière d’idéal… »

Concernant Christopher ChancePeter Milligan continue d’explorer les possibilités de la tension entre les identités qu’il emprunte et celle qu’il cache au fond de lui (jusqu’à l’effacer parfois ?). C’est encore plus complexe depuis les événements du premier tome qui le contraignent au début de ce volume II à se maquiller rien que pour arborer les traits de Christopher ChancePeter Milligan prend conscience du poids de ce fardeau scénaristique et n’hésite pas à s’en débarrasser au bout de quelques numéros grâce au miracle de la chirurgie esthétique. Leitmotiv des questionnements intérieurs de Christopher Chance, l’aspiration à une vie normale s’incarne à travers Mary White, la veuve d’un producteur hollywoodien présentée dans le tome 2, hélas cette vie normale a peu d’intérêt pour le lecteur, et Peter Milligan n’hésite pas à briser ce rêve à deux reprises en faisant sortir les ennuis d’un cadre à priori tranquille pour redonner du jus dans son scénario. Ça arrive lorsque Christopher Chance découvre que sa femme lui cache quelque chose, révélant une double-vie qui s’accorde mal avec l’introduction de Mary White dans le premier tome, comme si Peter Milligan avait réalisé qu’il ne savait pas trop quoi faire de cette nana banale accrochée aux basques de Christopher Chance. L’aveu d’une maladresse pour une reprise de rythme, c’est un mal pour un bien et on en tient pas trop rigueur au scénariste. La conclusion culottée de la partie Hollywood du premier tome valait bien ces quelques boulets traînés jusqu’ici pour être abandonnés avec panache.

Du culot, Peter Milligan n’en manque pas non plus dans cette seconde partie de son travail sur Human Target. Comme dans le premier volume, on enchaîne les affaires de Christopher Chance ; elles sont plus ou moins longues, plus ou moins sérieuses, plus ou moins dangereuses, tandis que le bonhomme prend tour à tour l’identité d’un prêtre (encore un religieux damned), d’un repris de justice, d’un gourou de secte, etc. C’est tout un kaléidoscope de personnages originaux qui défile devant les yeux du lecteur, c’est l’occasion de raconter une nouvelle histoire pleine de violence et de regrets pour conserver l’attention du lecteur. Et chacune de ces histoires est l’occasion pour Peter Milligan de les conclure en apothéose, car il montre ici un réel talent pour clore les chapitres, qu’il s’illustre tout d’ abord les termes individuels de ses petites intrigues – ainsi un renversement des rôles dans le numéro #10 de la série de 2003 transforme magistralement le regard sur l’histoire qu’on vient de nous raconter, en en redéfinissant les enjeux et les thèmes.

L’art de bien finir

On retiendra aussi le terme général de LA grande intrigue, soit l’histoire de Christopher Chance, qu’il laisse sur un fin ouverte, audacieuse, frustrante mais diablement rafraîchissante. On apprécie également la manière dont il ramène des éléments avec lesquels il avait ouvert son travail sur Human Target, dans la mini-série de quatre numéros de 1999. En réexploitant exactement la même idée avec laquelle il avait ébloui le lecteur qui découvrait Human Target, il esquive l’impression de réchauffé en le prenant à nouveau totalement au dépourvu, l’attaquant d’une certaine manière sur un flanc qu’il ne défendait pas puisqu’il ne s’attendait pas à ce que le coup vienne de ce côté. Double, triple, quadruple retournement de situation, qui ne cesse de réutiliser le même concept, et chaque fois avec succès, c’est d’une géniale insolence qu’on n’accepterait pas si c’était pas aussi agréable de se faire avoir. Et ce procédé n’a pas le seul mérite de se jouer du lecteur, puisque c’est également une manière de conclure son travail dans une boucle, tout en laissant un horizon ouvert à son personnage. Vraiment, c’est un modèle de conclusion, sur lequel on aimerait vous en dire plus, mais on le peut difficilement sans vous spolier une partie du plaisir.

Pour le reste, de nombreux ingrédients sont identiques au premier volume. Ainsi on retrouve ici la même nervosité, à grands renforts de fusillades et de courses-poursuites, la capacité de prendre l’apparence de n’importe qui avec la peur d’être débusqué permettant la mise en place de scènes pleines d’une tension insoutenable. Outre les thèmes de société précédemment évoqués que sont le racisme, le terrorisme, la religion, les dérives sectaires et tutti quanti, Peter Milligan n’a pas fini d’exploiter les possibilités psychologiques du métier de Christopher Chance, insistant notamment sur son aspiration à une vie normale et sous-entendant que c’est quasiment une addiction pour lui de se mettre dans la peau d’un autre. Si on suit ces cheminements avec le même intérêt grâce à la clarté du discours de Milligan, le thème commence à montrer des signes d’épuisement et en refermant le volume, surtout après une si belle fin, on se dit qu’on en a eu assez et qu’on en redemanderait pas. Et si c’est en partie à cause de la conclusion mémorable de l’histoire, mais c’est aussi que Peter Milligan semblait arriver au bout de ce qu’il arrivait à faire de Christopher Chance.

Une unité graphique

 Aux dessins, ça garde l’identité esthétique du premier tome, tout en amenant de nouveaux noms comme Cliff Chiang, célèbre pour mener la série New 52 de Wonder Woman avec Brian Azzarello, ou Cameron Stewart. On aurait pu craindre que l’arrivée de nouveaux artistes nuisent à la cohérence esthétique de la série : que nenni ! Le style de Cliff Chiang s’inscrit parfaitement dans la continuité de celui de Javier Pulido, son trait va à la fois puiser dans le travail de grands noms comme Bruce Timm pour se les approprier, tout en se détachant avec une personnalité distincte. Les brèves incursions de Cameron Stewart ne viennent pas non plus troubler l’unité graphique du tome, tout en parvenant à réveiller et rafraîchir les pupilles. Le parfait exemple de dessinateurs se succédant sans briser l’identité visuelle d’un titre, où même les coloristes semblent s’être concertés.

Il n’y pas de déception à craindre avec ce deuxième tome, qui conclut avec fracas et audace le travail de Peter Milligan sur Human Target. Plus malin que les Losers, moins confus que 100 Bullets, Human Target rivalise pourtant de nervosité avec ces deux titres, renforcé par un concept déjà très fertile à la base. Néanmoins, même les oranges les plus juteuses finissent par s’assécher, et c’est sans regret qu’on reposera le volume après l’avoir terminé, avec l’impression d’en avoir terminé avec le personnage de Christopher Chance, comme au terme d’un copieux et excellent repas. Pas de toute, c’est bien un « essentiel » du catalogue de Vertigo !