Vous avez pu retrouver il y a quelques jours notre première interview d’Emanuel Simeoni réalisée à la Comic’Gone 2014 qui s’est tenue le week-end dernier à Lyon, au sein du Lyon BD Festival. Pour rappel, de nombreux artistes français et étrangers avaient fait le déplacement pour exposer leur talent via des séances de dédicaces, free sketchs, et réalisation de commissions. Parmi tout cette brochette de talents, Alberto Ponticelli était présent et a bien voulu répondre à quelques questions soigneusement préparées avec mes confrères Freytaw et MadAsAHatter que je remercie vivement. Remerciements encore, et à nouveau pour Romuald  qui a permis à cette interview de se faire !


Bonjour ! Pour les lecteurs qui ne vous connaitraient pas, pourriez-vous vous présenter ? 

Je m’appelle Alberto Ponticelli, j’ai commencé à travailler dans les comics depuis 1994, j’ai fait quelques comics en Italie que j’ai essayé de publier aux Etats-Unis. J’ai travaillé pour Image Comics, également pour Marvel, pour lesquels j’ai fait une adaptation du film Blade II, j’ai aussi travaillé en France [nda : L’Appel des Dieux], et je suis allé chez DC Comics en 2006. J’ai commencé par faire Unknown Soldier avec Joshua Dysart. Puis j’ai fait Frankenstein, Dial H, et là je travaille sur de nouveaux projets.

Quand avez vous commencé à dessiner ? Comment êtes vous arrivé dans le monde des comics ? 

J’ai commencé mes études dans une section scientifique, qui n’a rien à voir avec l’art donc. J’ai d’ailleurs arrêté de suivre les cours car je dessinais beaucoup, et je me suis dit que c’était peut-être mieux pour moi de faire quelque chose avec ces dessins plutôt que de suivre ces études. Je dessine depuis que je suis jeune, et je me souviens qu’avec des amis on dessinait beaucoup, c’était comme une sorte de compétition. C’était la meilleure façon d’apprendre et d’améliorer mon style. Nous étions une petit équipe au Shok Studio [nda : qu’il a créé avec ses amis] et tout le monde était en train de dessiner, d’écrire, et on pouvait compter sur chacun pour apprendre quelque chose de nouveau.

Quelles sont vos influences artistiques ?

J’en ai beaucoup. Pour la bande dessinée française, Moebius, Caza, Enki Bilal, des artistes italiens comme Sergio Toppi, Dino Battaglia ou Tanino Liberatore, et des artistes anglais/américains comme Simon Bisley, Mike Mignola… et j’ai des influences qui viennent de films, du théatre, de photos etc, parce que je pense que pour apprendre il faut aussi regarder ce qui se fait en dehors des comics. Il faut essayer de toucher à tout, de prendre à droite à gauche et de mixer pour avoir son style personnel. Et comme je viens d’un milieu un peu underground, je préfère avoir un style plus sale, plus percutant que quelque chose de très « joli » et lisse. Je ne sais pas si j’y arrive, mais j’essaie de transmettre quelque chose en plus par mon dessins.

Vous avez travaillé sur de nombreux titres de la famille « The Dark » des New 52 chez DC Comics. Vous estimez-vous comme étant réellement attaché à cette famille, et que pensez-vous du fait que DC Comics ne divise plus ses titres en familles comme avant ? 

Sur ce point, je m’en fiche un peu. J’essaye de dessiner des histoires qui me plaisent. Parfois, j’en refuse, et parfois j’en accepte. Je veux simplement des récits  qui racontent vraiment quelque chose, plus c’est gritty, mieux c’est pour moi. Je ne pense pas pouvoir dessiner Supergirl, Wonder Woman ou Superman, c’est trop loin de ma façon de voir les choses. Donc cette ligne Dark, c’est probablement ce qui est le plus proche de mon style. Et pour le moment j’ai été chanceux avec Frankenstein, Dial H, et Unknown Soldier également – qui était chez Vertigo, et qui était assez violent aussi.

Pensez-vous avoir des limites par rapport à la violence que vous dessinez dans les comics ? 

Je n’aime pas le gore, la surenchère, [nda : parlant de Crossed chez Avatar Press] je suis trop vieux pour ces conneries. Ce que j’aime est ce qui est ancré dans la réalité, ce que les gens n’ont pas envie de voir. Chacun a sa part d’ombre, nous nous restreignons à cause des règles de société, mais au fond nous sommes violents, et c’est cette violence réelle ou réalistique que je veux approcher. Et je souhaite également faire du politiquement incorrect. Je n’aime pas le politiquement correct dans les comics ; c’est une forme d’art comme le cinéma et donc on doit pouvoir tout y raconter, si vous avez quelque chose à raconter, bien sûr.

Alberto Ponticelli Interview

Vous-êtes vous occupés de réaliser tous les designs de monstres dans la série Frankenstein ? 

En fait, on m’a donné toutes les guidelines qui existaient pour le personnage principal. J’ai essayé de faire quelque chose d’un peu nouveau mais je devais en même temps les respecter. Je n’ai donc pas pu faire de changements incroyable dessus. Mais pour le reste des monstres j’étais assez libre, c’était donc plutôt fun de les dessiner.

Et pour Dial H ? 

Pour Dial H, tout vient de China Miéville, et je crois qu’il est un peu fou *rires*. Il a voulu montrer quelque chose qui n’était clairement pas orienté super-héros classique. Et c’était intéressant pour moi car je n’aime pas trop le côté super-héros, j’aime bien m’en moquer, essayer de voir comment ils seraient dans la vraie vie – si tu t’habilles comme Superman dans la rue, tu passes pour un dingue *rires*. Et je pense que c’est aussi le point de vue de Miéville, et il est allé encore plus loin, en exagérant le tout pour chaque personnage, et c’était très fun à dessiner, car on pouvait faire ce qu’on voulait.

C’était donc Miéville qui décidait de tout ou aviez-vous votre mot à dire pour la direction artistique de la série ? 

Vu qu’il n’est pas un auteur de comics à la base, ses scripts sont un peu différents. Ils sont très détaillés. Pour moi c’était un peu problématique car je n’ai pas une très grande mémoire, et quand je lisais le début de la description d’une case, et que j’arrivais au bout de cette longue description, j’avais oublié certaines choses qui étaient écrites au début. Et je devais faire attention à tout car China accorde de l’importance aux détails, ce qui est important, mais qui m’a posé quelques difficultés pour dessiner. Et en même temps c’étaient des scripts vraiment fun à lire, car remplis de plein d’idées extravagantes, et en même temps, tout avait du sens.

Et quel est le super-héros de Dial H que vous avez préféré dessiner ? 

Open-Window Man ! *rires*

Frankenstein et Dial H ont toutes deux été annulées. Comment vivez-vous ce genre d’évènement en tant qu’artiste ? 

Parfois je pense qu’il faut faire un peu plus confiance aux ventes, et les suivre sur une plus longue période. Mais je comprends aussi que parfois les gens ne veulent simplement pas quelque chose de nouveau. Ils veulent retrouver quelque chose qu’ils connaissent. Ce qui est problématique dans le mainstream, car plus tu rentres là dedans, moins il y a de possibilités de changement. Peut-être parce que les gens n’en veulent pas, ou qu’ils n’y sont pas préparés. Si tu te diriges vers un public plus restreint, c’est plus facile d’avoir des idées, car ce public en attend. Mais c’est pas grave, Frankenstein était fun à dessiner, et Dial H avait une histoire très intéressante, mais il faut aller de l’avant. Au suivant !

Vous avez fait deux numéros sur la série Batman : The Dark Knight, qui étaient des numéros muets. Comment avez-vous travaillé là-dessus ? 

Oui, le fait qu’ils soient muets est la raison pour laquelle j’ai accepté de les faire. Enfin, la première raison, c’était parce que c’est Batman *rires*. Il y a un moment dans la vie où il faut dessiner Batman, parce que Batman c’est Batman. Et le fait que ce soit une histoire muette représentait un challenge pour moi. J’ai trouvé que le script de l’auteur était bon. Et c’était une bonne expérience car j’ai pu dessiner mon propre Batman. J’ai voulu lui donner un aspect bestial, ne pas le rendre sympathique, car c’est Batman tout de même !

Et quel est votre personnage préféré du DC Universe ?

Je ne sais pas… Elongated Man ? *rires* J’aime les personnages de Jack Kirby, peut-être le Demon ? Mais pas Batman, non, tout le monde choisit Batman ! C’en est trop ! *rires*

Pouvez-vous nous en dire plus sur vos futurs projets chez DC Comics ou ailleurs ? 

Je travaille sur une nouvelle série pour Vertigo – je n’ai pas encore commencé donc je ne sais pas si je peux en parler. C’est quelque chose qui va vraiment me pousser, en tant qu’artiste. Mais je ne sais jamais si je peux ou pas en parler alors je ne vais rien dire de plus *rires*. Ca devrait sortir en Novembre, Décembre, je crois.

Vous étiez déjà chez Vertigo pour la série Unknown Soldier, ressentez-vous plus de liberté dans votre travail chez eux ? 

Je ne sais pas, peut-être. C’est peut-être la différence avec le mainstream de DC Comics, ou peut-être le fait que les gens attendent quelque chose de différent chez Vertigo ; et du coup, on a plus de liberté pour leur donner ce qu’ils attendent. En vérité, les éditeurs ne m’ont jamais dit ce que je devais faire, même chez DC Comics. J’essaie de m’en tenir à mon style, certaines personnes aiment, et d’autres détestent, et ça me va. Je pense que les gens attendent plus de mon travail à Vertigo qu’à DC Comics.

Un dernier mot pour les lecteurs de DC Planet ? 

Soyez cools ! Essayez d’ouvrir n’importe quel type de livre, BD, comics, manga. Ne restez pas cantonnés à un seul type de lecture. Si vous lisez du manga, lisez autre chose que du manga, si vous ne lisez que du comics, alors lisez autre chose. Essayez tout, il faut juste ouvrir le livre, regarder les images… et peut-être que ça vous plaira ! Ciao !


En guise de bonus, je vous propose de retrouver un freesketch réalisé par Alberto Ponticelli lors de la convention. Les lecteurs qui ont suivi la série Dial H n’auront aucun mal à reconnaître les personnages représentés. Pour les autres, il s’agit d’Open-Window Man et de Cock-a-Hoop, deux héros qui témoignent de l’inventivité et de l’imagination débordante de China Miéville sur une série que je ne saurais que trop vous conseiller. A très bientôt pour notre troisième et dernière interview de la Comic’Gone !

Alberto Ponticelli Interview